Les infirmiers et infirmières sont toujours dans l’expectative de leur changement de statut. La loi infirmière, « un moment fort », se souvient Grégory Lépée, président du Conseil national professionnel infirmier (CNPI), date pourtant du 27 juin 2025. Avec cette loi, les 640 000 soignants doivent voir leur champ d’action nettement élargi : ils pourront mener une « consultation infirmière », réaliser un bilan clinique (antécédents, habitudes de vie, évaluation de santé) et prescrire certains produits et examens médicaux. La liste des actes qu’ils peuvent réaliser, auparavant définis par un décret datant de 2004, se voit donc complètement revisitée.
Mais en l’état, seul un décret, publié le 26 décembre 2025 au Journal officiel, donne un cadre général à propos des missions des infirmiers : « L’exercice de la profession infirmière comporte l'initiation, l'analyse, la réalisation, l'organisation et l'évaluation des actes et soins infirmiers de nature préventive, éducative, curative, palliative, relationnelle ou destinés à la surveillance clinique. »
Depuis, la DGOS (ministère) et les organisations infirmières peinent à se mettre d’accord sur le contenu d’une série d’arrêtés et de décrets cruciaux, qui se trouvent être actuellement dans l’attente de validation de leur troisième version. Car la définition même de la consultation et de la prescription infirmières ne se fait pas en trois coups de cuiller à pot.
Des tensions réanimées avec les médecins
Concrètement, la loi ouvre la voie à une « consultation infirmière » qui s’inscrit dans le cadre de l’orientation du patient vers d’autres professionnels de santé, de la prévention, de l’éducation à la santé et de la participation aux soins de premiers secours.
Conscient des crispations qui existent de longue date avec le corps médical – en particulier ses syndicats, sur la réserve – l’Ordre des infirmiers demande que ces conditions soient précisées avec « des textes d’applications clairs pour éviter les conflits de compétence ou les zones grises dans le parcours de soins ».
En coulisses, c’est en réalité une question de territoire qui se joue entre les deux professions, qui ne peuvent travailler l’une sans l’autre mais qui sont toutes les deux attentives, via leurs ordres et représentants syndicaux, à délimiter qui fait quoi sans trop perdre de plumes dans l’affaire.
« Il ne faudrait pas que ces consultations infirmières deviennent un prétexte pour que les patients ne voient plus leur médecin traitant car cela créerait une médecine à deux vitesses », alerte de longue date la Dr Sophie Bauer, présidente du SML, syndicat traditionnellement défensif sur la question.
Protocoliser, protocoliser, protocoliser
Pour Thierry Amouroux, vice-président du CNPI, il n’est pas question de cela, mais « du bon soignant au bon endroit pour le bon soin ». Au contraire, la profession, par la voie d’Alain Desbouchages, président de l’Ordre des infirmiers, défend l’idée selon laquelle cette réforme, et notamment les consultations infirmières, pourrait soulager les médecins. « Cela va permettre de gagner du temps dans le suivi et de décharger le corps médical par rapport à certaines activités », affirme-t-il au micro de France Inter.
Ce que confirme le Dr René-Pierre Labarrière, président de la section exercice professionnel au Conseil national de l'Ordre des médecins, qui voit d’un bon œil cette réforme. « Il nous faut exercer, médecins et infirmiers, dans le cadre de nos compétences et les missions de chacun doivent être protocolisées et coordonnées pour bien travailler ensemble », affirme le généraliste installé à Annecy-le-Vieux et ravi de sa collaboration avec des infirmiers. Un point de vigilance demeure tout de même : « Le diagnostic médical doit être porté par le médecin qui dispose de la formation pour cela », conclut le Dr Labarrière.
Des prescriptions de produits indéterminés
Outre la consultation infirmière, les contours de la « prescription infirmière », de manière autonome et sans prescription médicale préalable sont également au cœur des ultimes négociations. La liste des produits et des actes, définie sur l’avis de l’HAS et de l’Académie de médecine, n’est pas encore publiée, faute de consensus entre la DGOS et les organisations représentations. L’Ordre des infirmiers rappelle que le délai maximal de leur parution est fixé au 30 juin 2026.
Le Conseil national professionnel infirmier réclame de pouvoir renouveler à l’identique certaines prescriptions, outre celles qui sont sécurisées, pour une durée maximale d’un mois. Cela serait conditionné à l’indisponibilité temporaire du prescripteur habituel. « Certaines tâches peuvent en effet être déléguées : par exemple, on peut imaginer que pour un patient dont le diabète est stable, l’infirmier peut renouveler la même prescription, une fois les examens nécessaires effectués », rapporte le Dr Labarrière. Mais cela, en prenant la peine d’en informer le médecin habituel. « Prescrire à l’identique, si le médecin est au courant, me semble tout à fait adéquat. Cela doit se faire dans le cadre d’une bonne coopération entre professionnels », conclut le généraliste. « Il ne s’agit pas de poser un diagnostic médical, ni de modifier une stratégie thérapeutique, mais de prévenir une interruption de traitement dont les conséquences peuvent être cliniquement significatives. », cadre-t-il encore.
Quant au matériel de surveillance glycémique, le CNPI ne souhaite pas pouvoir les prescrire à l’identique, mais intégrer l’ensemble des dispositifs dans les possibilités de prescription. « Nous en avons pleinement les compétences », assure Grégory Lépée.
En attendant, les infirmiers n’ont encore aucune certitude sur le périmètre exact de leurs nouvelles tâches, dont la majorité de la profession se réjouit pourtant.
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