LE QUOTIDIEN : Le Ségur de la santé a démarré il y a un mois. Une impatience croissante s’exprime chez les soignants, la méthode est critiquée. Êtes-vous inquiet ?
Dr PATRICK BOUET : Soyons objectifs : nous avions réclamé un Grenelle de la santé, je ne vais pas bouder le Ségur ! Cela permet de rassembler tous les acteurs pour faire autre chose, c'est-à-dire lancer enfin une réforme de fond du système de santé et non pas se contenter d'ajouts au cadre existant. C'est un enjeu majeur qui n'avait pas été perçu par Agnès Buzyn.
À ce stade, même si l'Ordre est représenté dans tous les groupes thématiques et au comité de suivi, la méthodologie du Ségur reste difficile à comprendre, confuse. Je le redis : ce Ségur ne doit pas être un recyclage de Ma santé 2022. Heureusement, je vois émerger une réflexion sur l'exercice coopératif, la territorialité. La thématique du numérique est dans la boucle. C'est une deuxième phase où les contributions concrètes vont pouvoir être débattues.
Plusieurs syndicats de praticiens hospitaliers et libéraux mais aussi de jeunes ont parlé de « faux-semblant ». L'échec est-il possible ?
Les conditions d'installation de cette concertation n'ont pas été partagées par l'ensemble des acteurs de santé, ce qui présente toujours un risque pour la suite. Le gouvernement a été contraint de réagir, de ramener des intervenants qui n'avaient pas été invités… Je reconnais que c'est compliqué car il y a d'énormes différences entre un syndicat de médecins hospitaliers et une centrale comme la CGT Santé.
Mardi dernier, des dizaines de manifestations ont eu lieu, réunissant citoyens et blouses blanches, pour faire pression sur le Ségur. Craignez-vous un durcissement ?
Je suis convaincu que les crises potentielles de notre société ont pour ferment la problématique de la santé. Trop longtemps, la santé est restée une affaire de spécialistes, les enjeux sont désormais en pleine lumière. Tout le monde est concerné. Cela rend d'autant plus impérative la réussite du Ségur. S'il échoue, on sera au-devant d'une crise majeure.
On ne peut se permettre d'avoir les résultats que l'on a connus avec les EGOS [États généraux de l'organisation de la santé, qui ont abouti à la loi HPST de Roselyne Bachelot, NDLR] ou avec la stratégie nationale de santé. L’attente était déjà forte, elle l’est encore plus après la crise que nous avons tous vécue. L'attente est trop forte, y compris pour les usagers, pour se permettre un échec. Ce serait dramatique.
Mais cette concertation ne va-t-elle pas surtout aboutir à un plan pour l'hôpital ?
C'est vrai que cette première phase s'est révélée très hospitalo-centrée. Ce serait une grave erreur de penser qu'il suffit d'augmenter les rémunérations et de médicaliser la gouvernance hospitalière pour résoudre les maux du système de santé. On doit parler de coopérations, de mixité, d'exercice ambulatoire, de prévention, de formation.
Mais les conclusions sont attendues mi-juillet…
Il faut tout faire pour que la montagne n'accouche pas d'une souris. On a bien vu que la réforme Ma santé 2022 n'a pas répondu aux enjeux de démocratie sanitaire et de coopération territoriale. Le plan urgences n'a pas répondu aux problématiques des acteurs concernés. Le plan hôpital ne répond pas non plus aux attentes. Si le Ségur passait encore à côté de ce qui est attendu, ce serait une catastrophe.
Quelles sont vos priorités ?
À l'hôpital, il faut redéfinir à la fois les rémunérations mais aussi les métiers, le fonctionnement et la gouvernance même, ce qui signifie des décisions partagées entre les directions, les médecins mais aussi les autres professions de santé.
Sur l'attractivité, on n'échappera pas à une réévaluation des métiers de santé qui méritent des rémunérations à la hauteur de l'engagement des personnels. Sans les professionnels, la catastrophe du Covid aurait été d'une toute autre ampleur ! Le Ségur doit concrétiser la reconnaissance de la Nation à tous les soignants. Cela passe par un investissement sur les salaires – la France ne peut plus être en queue de peloton – mais aussi une bonne lisibilité de carrière et des responsabilités décisionnelles.
La médecine de ville ne doit pas être oubliée : nous avions défendu un triptyque fondé sur la juste reconnaissance de la valeur de l'acte, des forfaitisations pour la responsabilité populationnelle et des incitations sur la prévention. Il faut imaginer des mécanismes adaptés. Ce n'est pas à l'Ordre de fixer le tarif de la consultation mais je le redis, il faut investir massivement dans le système de santé et notamment dans les rémunérations.
Dans les territoires, comment valoriser les initiatives ?
Nous sommes désormais mieux armés pour organiser la territorialité sanitaire. C'est la leçon majeure du Covid : de multiples coopérations locales se sont créées et imposées dans l'urgence, le lien ville/hôpital s'est renforcé… Regardez comment les centres Covid se sont créés, comment le dépistage s'est mis en place, comment s'organise le retour à domicile des patients, le traçage et la prévention des contaminations. Ce sont des acquis de la crise qui montrent que les professionnels sont armés pour instaurer une protection populationnelle. Encore faut-il les accompagner. Le principe, c'est de définir les besoins, organiser la réponse avec l'ensemble des acteurs, coordonner les moyens et soutenir ce qui marche, sans recréer de modèles uniques. On a eu ce débat avec la médecine de groupe, les maisons de santé ou encore les CPTS.
Faut-il supprimer les agences régionales de santé ?
Les ARS ne pourront plus fonctionner comme avant. Plutôt que des instances de contrôle qui, souvent, brident les initiatives, elles doivent catalyser les réorganisations territoriales au service de la responsabilité populationnelle. On a vu pendant la crise que certaines ARS s'en sont bien sorties, d'autres plutôt mal. Il faudra redéfinir en ce sens une stratégie de démocratie sanitaire.
La Mutualité a proposé de baisser la rémunération des médecins en solo. Qu’en pensez-vous ?
Si c'est le sens du Ségur, c'est la catastrophe annoncée. N'imposons pas de carcans. Nous aurons encore besoin de praticiens qui sont seuls dans leur cabinet. La clé, c'est l'organisation territoriale. Sur le plateau de Millevaches, personne n'a imposé aux professionnels de se regrouper dans un cabinet pluriprofessionnel unique mais ils ont décidé de coopérer au sein d'un pôle de santé en réseau. Et ça marche !
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