LE QUOTIDIEN : Covid, maladies émergentes, maladies vectorielles, il est prévu que vous travailliez sur tous les risques infectieux ?
Pr BRIGITTE AUTRAN : Il faut d'emblée préciser qu'il s'agit des risques infectieux qui sont susceptibles de donner lieu à de nouvelles crises sanitaires. Pour ce qui est des virus hivernaux classiques, le Covars ne donne pas d'avis sur les infections saisonnières comme la grippe ou la bronchiolite mais peut s'exprimer par exemple sur les futurs vaccins à ARNm qui intègrent la grippe ou sur la pertinence de faire entrer ou pas le Covid dans le fardeau des maladies hivernales. Et à ce sujet, nous préconisons que la surveillance reste plus intense pour le Sars-CoV-2, car cette maladie est toujours plus grave que celles causées par les autres agents infectieux hivernaux. La vague de septembre en France métropolitaine semble s'éteindre doucement. Mais il y a eu en septembre/octobre jusqu’à 100 décès par jour, soit 700 par semaine. Et il persiste des inconnues, des variants émergents apparaissent et c'est la sévérité des symptômes qui déterminera l'importance des vagues à venir.
Nous nous occupons ainsi des infections humaines, en relation avec les infections animales, qui mettent en danger la santé publique, mais aussi des risques liés aux causes alimentaires, à la pollution, au changement climatique. Le risque infectieux, c'est 90 % de nos préoccupations, c'est gigantesque.
Le Conseil scientifique était déjà multidisciplinaire, et le Covars l'est de façon plus vaste avec, en plus, une ouverture aux épidémiologistes des écosystèmes et de l'environnement, aux vétérinaires mais aussi aux représentants de citoyens et de patients. Le comité se réunit en plénière une, voire deux fois, par semaine, sans compter la réunion hebdomadaire du bureau. Les échanges par mails sont quotidiens. Le travail est très intense.
Le champ est vaste. Vous avez rendu un premier avis sur le Covid. Comment décidez-vous des sujets à traiter ?
Le Covars est indépendant mais répond aux saisines gouvernementales des deux ministères de tutelle, la Santé et la Recherche. À sa création, le Covars a ainsi été interrogé sur quatre sujets : le Covid, le Monkeypox, le futur des vaccins à ARNm pour la prise en charge des risques sanitaires émergents et les infections vectorielles en relation avec le changement climatique.
Le Covars a également la possibilité de s'autosaisir. Lors d'un premier sondage destiné à établir l’ordre de nos priorités au sein du comité, deux thèmes sont ressortis de façon très forte et consensuelle : la grippe aviaire et le développement de la recherche en ambulatoire. Dans le contexte post-Covid et Monkeypox, il apparaît clairement qu'il faut prévoir une organisation de la recherche clinique différente pour mieux répondre aux futures crises, car toutes les infections n'ont pas une sévérité nécessitant une hospitalisation et beaucoup de crises exigent aussi une prise en charge ambulatoire.
Vos missions peuvent être très proches de celles des agences sanitaires, comme le Haut Conseil de santé publique, l’ANRS-MIE, Santé publique France (SPF) ou encore la Haute Autorité de santé. Quel positionnement et quelles collaborations ?
Notre comité est très léger avec 19 membres bénévoles, qui travaillent chacun par ailleurs dans leur propre institution. Le rôle du Covars n'est pas de faire la veille de terrain ni de faire remonter les cas, mais de faire la synthèse scientifique pour conseiller rapidement les pouvoirs publics sur les mesures à mettre en place. Le comité doit avoir de très bonnes relations avec les institutions sanitaires et j'ai rencontré personnellement tous les dirigeants de chacune d'entre elles afin d'organiser périodiquement des réunions communes.
Avez-vous un budget pour mobiliser des équipes de recherche ?
Le Covars n'a pas de budget mais le comité a un modélisateur, Simon Cauchemez de l'Institut Pasteur, et un épidémiologiste/modélisateur, Rémy Slama de l'Inserm, qui nous aident à faire des scénarios, chacun ayant sa propre thématique, respectivement les maladies transmissibles et les risques liés à l'environnement. Nous faisons et ferons intervenir des experts extérieurs autant que de besoin.
Quelles défaillances dans la surveillance épidémique en France ?
Il ne faut pas faire de France bashing, les modèles de surveillance nationaux sont bons, même s'ils sont parfois un peu moins performants qu'outre-Manche. L'Angleterre a un système de santé publique très efficace que peu de pays ont : lors de la crise Covid, les Britanniques ont été très rapides à mettre en évidence les variants. Des leçons ont été tirées en France et de gros progrès ont été faits.
Il reste le problème du millefeuille à la française. L'absence d'interconnexion des données publiques, sauf autorisation très spéciale de la Cnil (Commission nationale de l'informatique et des libertés, NDLR) comme pour le Covid, est un facteur limitant bien que protecteur. C'est un point critique de la surveillance des maladies infectieuses, à l'échelle nationale et européenne.
Concernant la surveillance des eaux usées, l’épidémie de Covid a accéléré la mise en place d’un réseau en France mais semble à la peine depuis. Quelles sont vos préconisations ?
Le Covars n'a pas vocation à s'immiscer dans l'organisation politique administrative. Le comité recommande de maintenir la surveillance des eaux usées pour la Covid, mais aussi de l'étendre au Monkeypox, par le réseau Obépine qui fonctionne toujours. L'objectif à terme est de tout surveiller en même temps et de ne pas faire de cas par cas.
Dans son premier avis sur le Covid, le Covars met l’accent sur la responsabilisation. Comment accompagner les populations ? Pourquoi ne pas vouloir recourir à l’obligation du port du masque ou de la vaccination ?
La question a été largement débattue. Le comité s'est prononcé à une écrasante majorité contre le port du masque obligatoire et seule l'une de nos membres, la sociologue Mélanie Heard, était pour. L'avis en fait état pour refléter la diversité des points de vue. Dans la situation où une baisse de la vague épidémique était anticipée, il nous fallait prendre en compte la fragilisation psychologique de la société. Les enquêtes de population montrent un rejet massif des obligations liées au Covid partout dans le monde, qui sont vécues comme des restrictions de libertés, voire comme un danger. Aucun pays n'a réintroduit l'obligation, sauf l'Allemagne dans certains Länder et l'Espagne qui l’a maintenue.
Aujourd'hui, le rappel Covid, en particulier avec les vaccins bivalents, est recommandé aux personnes de plus de 60 ans, aux personnes à risque et à leur entourage ainsi qu'aux professionnels de santé. Le Covid reste une maladie grave et le vaccin protège des formes sévères, même si l'efficacité n'est pas parfaite contre l'infection et la transmission. Il n'y a pas non plus d'obligation pour la grippe. Mais il est très fortement recommandé pour les personnes fragiles de se vacciner à la fois contre le Covid et la grippe, possiblement dans le même temps.
Chacun de nous doit être acteur de sa santé, c'est la stratégie de « l'empowerment », et il ne s'agit pas de déresponsabiliser l'État. Pour le grand public, il faut informer et intensifier les campagnes publiques. Les professionnels de santé doivent être des canaux d'information pour promouvoir la vaccination des personnes à risque qui les consultent régulièrement. Pour les aider à apporter des informations claires, transparentes et convaincantes, des actions sont prévues notamment avec les Ordres des médecins, des infirmiers et des pharmaciens.
Le Covars doit s’inscrire dans une approche One Health. Comment cela se traduit-il ?
L'élément nouveau consiste à intégrer les données de santé humaine et animale, la surveillance doit être double. Le Monkeypox, ce virus de la variole du singe, circule de façon endémique en Afrique. Beaucoup de petits rongeurs peuvent le transmettre et ceux de l'hémisphère Nord y sont sensibles. Il existe un risque de transmission de l'homme à l'animal et pas seulement de l'animal à l'homme. Si l'homme transmet le virus à la faune, il y a un risque d'endémicité et de pérennisation en Europe. Pour les maladies vectorielles comme la dengue et le virus West Nile, l'approche est aussi typiquement One Health, puisqu'elles touchent l'animal et l'homme.
L’évolution de l’épidémie de Monkeypox est rassurante. Quelles leçons tirer ?
Les associations de patients ont joué un rôle majeur dans le partage d'information et le changement de comportements. Ce qui explique en grande partie l'évolution favorable, y compris en France, qui était la mieux dotée en vaccin et qui a le plus vacciné. Il faut maintenir le lien avec les associations pour élaborer des recommandations. Pour garantir une immunité durable, le Covars recommande aussi de finaliser la vaccination avec deux doses, voire trois pour les immunodéprimés. Car même si l'épidémie continue de décroître, les États-Unis, l'Europe et l'Organisation mondiale de la santé considèrent qu’un rebond épidémique est possible. La maladie n'a pas disparu. Il faut mieux comprendre pourquoi la population des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes a été particulièrement touchée. S'il y a une future épidémie, rien ne nous dit que ce sera cette population qui sera touchée et pas une autre. Il est aussi nécessaire d'insérer la prévention et la lutte contre le Monkeypox dans la lutte contre les infections sexuellement transmissibles.
Depuis le Covid, pensez-vous que la science soit mieux entendue de la population et des politiques ?
Je pense que oui. Les politiques en France ont compris l'importance des avis scientifiques. En Angleterre, c'est après l'épidémie de vache folle qu'un comité de veille scientifique et un comité de défense nationale ont été mis en place. Il faut saluer le gouvernement français qui a été moteur pour pérenniser un comité scientifique. La pandémie a permis à la population de se familiariser avec les aspects scientifiques des informations, les modalités de dépistage, les vaccins et les traitements.
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