Depuis octobre, les urgences de Caen fonctionnent sans interne, après le retrait de l’agrément de stage pour défaut d’accompagnement et de multiples signalements de dysfonctionnements. Selon les estimations du CHU, le service comptait 15 équivalent temps plein de médecins urgentistes pour un besoin estimé à une quarantaine. Atypique, cette situation est allée jusqu’à obliger la ministre de la Santé Stéphanie Rist à mobiliser la réserve sanitaire pour combler les postes vacants.
Pourtant, les alertes résonnaient dans les murs depuis longtemps, mais personne ne les entendait vraiment. « La situation s’était dégradée depuis plusieurs années mais cela faisait quelques mois [dès le début de l’année 2023, NDLR] qu’on se sentait totalement dépassé avec un afflux massif de patients qui restaient parfois 48 heures sur des brancards, se remémore Guillaume*, ancien chef de clinique au sein du service, formé durant tout son internat là-bas.
Quand Anna* arrive dans le service en novembre 2023 en tant que docteur junior, elle est loin d’imaginer ce qui l’attend. « J’avais choisi Caen pour sa formation et son plateau technique, j’étais convaincue que l’équipe très dynamique me permettrait de progresser et de préparer une carrière universitaire », se souvient-elle.
Vague de démissions
Dès la deuxième semaine, la jeune médecin est lâchée en totale autonomie. « C’était très stressant dès le début, avec un flux de patients très importants, des internes à “senioriser” et des gardes dès le premier mois sans que je sois doublée. C’était très difficile mais je ne remettais pas la faute uniquement sur le service, je me disais que c’était comme ça partout », se souvient-elle.
Peu à peu, elle comprend que la situation est loin d’être normale. « Des médecins seniors et des chefs du service ont quitté le CHU, me disant que ce n’était pas acceptable : des patients restaient 48 ou 72 heures sur des brancards, on passait les trois quarts de nos journées à les réévaluer, et il était impossible de les placer dans des lits. J’ai même vu des patients décéder dans les boxes, sans que l’on sache pourquoi, et c’était à nous, docteurs juniors, d’aller expliquer aux familles ce qu’il s’était passé, alors qu’on n’en avait aucune idée. »
Devant le manque d’effectifs qui se creuse à mesure des départs, la pression pèse de plus en plus sur ceux qui restent. « C’était une spirale infernale : plus il y avait de départs, plus les conditions de travail se détérioraient, et plus la charge pesait sur le personnel avec un épuisement des personnels médicaux et paramédicaux extrêmement inquiétant, sans parler de leur moral qui s’aggravait chaque semaine un peu plus », témoigne Guillaume*.
En mai 2024, un groupe de trois jeunes chefs de clinique urgentistes décide de se mobiliser et réclame l’ouverture de discussions avec la direction du CHU. Leurs revendications sont simples : recruter des praticiens et ouvrir des lits d’hospitalisation. Mais devant l’absence de solutions apportées par la direction, un mouvement de grève [suivi par 19 praticiens sur la trentaine de permanents du service, NDLR] est finalement lancé mi-juillet. « La grève a duré jusqu’à début septembre, il y a eu des tentatives d’amélioration de la part de la direction, avec la constitution de groupes de travail, mais ce n’était selon moi que de la poudre aux yeux », regrette Guillaume.
Un burn-out en seulement quelques mois
Dans cet intervalle, Anna*, de plus en plus seule dans le service, tente de tenir bon. « Seulement quelques mois après mon arrivée, j’ai commencé à aller voir un psychologue du travail. Mais plus les mois avançaient, plus la situation s’aggravait », se remémore-t-elle. Au fil des départs, elle se retrouve à effectuer des gardes avec des seniors non urgentistes, parfois des généralistes, en incapacité d’assurer les gestes de réanimation. « En réalité, je n’avais plus aucun “back-up” pour gérer des dizaines de patients toute seule en urgence vitale », témoigne-t-elle.
Se dire qu’on a fait un burn-out avant d’être diplômée, c’est un concept particulier
Anna, docteur junior aux urgences de Caen en 2023-2024
Un jour de juillet, Anna*, de plus en plus épuisée et inquiète, alerte ses chefs sur l’impossibilité d’assurer une nuit sans médecin de déchocage. « Je me suis dit que c’était une réelle perte de chances pour les patients et que c’était impossible ». Réponse en substance de sa chefferie : « Tu n’es pas seule », évoquant les réanimateurs de l’hôpital et un urgentiste du Samu situé dans un autre bâtiment. Au matin de la garde, la jeune médecin s’effondre. « J’étais en incapacité totale de me rendre au boulot, je suis allée voir le médecin du travail qui m’a ri au nez quand je lui ai dit que je n’étais pas en burn-out et que je n’avais pas d’idées suicidaires. Je n’avais pas envie de passer pour la fragile qui se retrouve en arrêt parce qu’elle n’a pas pu faire ce que les autres avaient l’air de réussir mais elle ne m’a pas laissé le choix et m’a mis en arrêt 15 jours. » Un épisode déclaré comme accident du travail, tout comme pour une de ses collègues docteur junior, confrontée à la même situation.
Finalement après 15 jours d’arrêt, Anna* regagne temporairement le service dans un poste adapté. Mais les conditions n’étant toujours pas réunies, la médecine du travail décide de la parachuter entièrement au Samu, où l’encadrement est réputé bien meilleur. « Se dire qu’on a fait un burn-out avant même d’être diplômée, c’est un concept particulier », ironise-t-elle, encore amère.
De leur côté, les urgentistes à l’initiative de la grève démissionnent tour à tour. « On avait donné six mois à la direction pour que la situation s’améliore mais rien n’a été fait », confie Guillaume*, qui quitte finalement le service en novembre 2024.
Plusieurs générations dégoûtées
Aujourd’hui, Guillaume* comme Anna* exercent en tant qu’urgentistes dans des centres hospitaliers périphériques du département. « Je fais actuellement 1 h 10 de route pour aller travailler contre quelques minutes auparavant quand j’exerçais aux urgences de Caen. Les trois quarts des urgentistes de Basse-Normandie habitent à Caen et seraient ravis de travailler à 5 minutes de chez eux. C’est clair qu’on ne part pas de gaîté de cœur. L’exercice en CHU est très stimulant, on voit des patients très différents mais ce n’est pas viable (…). En périphérie, les conditions de travail sont bien meilleures », souligne-t-elle.
Pour ces deux praticiens, quitter le service était une question de « survie ». « Les alertes sont là depuis des années. Quand quatre ou cinq générations d’urgentistes quittent le CHU pour la périphérie, difficile de leur demander de revenir sans revoir les conditions de travail », résume Anna. « Depuis la création du DES de médecine d’urgence, la quasi-totalité des docteurs juniors ne restaient pas dans le service, découragés par les conditions », ajoute Guillaume*.
Les deux praticiens sont unanimes : seule une refonte profonde de ce « service malade » pourra colmater la fuite des médecins.
Contacté par « Le Quotidien », le CHU n’a pas répondu à nos questions.
* Tous les prénoms ont été modifiés
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