« J’ai pris une voix calme et je me suis lancé »
Quatre heures du matin. C’est la deuxième nuit de garde pour Maxence Honoré, interne de deuxième année en médecine générale au CHU de Strasbourg. Il est en stage en médecine interne et, ce soir-là, il est seul, avec un senior d’astreinte en renfort en cas de besoin. « Ce sont des gardes de bâtiment, donc le principe, c’est que vous avez beaucoup de patients, souvent en post-urgence, que vous ne connaissez pas », explique-t-il. Le téléphone sonne, une infirmière l’appelle pour constater le décès d’un patient dans son service et prévenir la famille. « J’ai pris le temps de réfléchir sur le chemin pour aller dans ce service, j’ai lu le dossier, j’ai demandé au personnel paramédical comment les choses s’étaient passées, se souvient-il. Puis j’ai pris une voix calme, apaisée, et je me suis lancé. »
On a quelques cours sur la gestion de la fin de vie, mais pour ce qui est des choses à dire ou à ne pas dire…
Maxence Honoré, interne
Maxence avoue qu’il ne se sentait pas forcément préparé à cette expérience. « On a quelques cours sur la gestion de la fin de vie, mais pour ce qui est des choses à dire ou à ne pas dire, du ton à prendre, c’est assez succinct », sourit-il. Heureusement pour lui, les choses se sont bien passées. « Le décès était plus ou moins attendu, la fille du patient a été compréhensive », souffle-t-il. Et aujourd'hui, bien qu’il ait eu d’autres occasions d’annoncer des décès, cela n’est pas devenu un acte ordinaire. « Certes, quand on est médecin, la mort fait partie de notre pratique, mais il est important de ne pas normaliser chaque situation, de les prendre au cas par cas », affirme l’interne. Un point qui prend tout son sens quand on sait que Maxence suit actuellement une formation complémentaire… en soins palliatifs.
« Intégrer la situation, faire le vide, respirer »
Le Dr Jean-Marc Laborie, urgentiste et légiste qui a écrit au sujet de l’annonce de décès*, réagit assez vivement à l’histoire de Maxence Honoré. « Dans la mesure du possible, il faut éviter de faire une annonce au téléphone, il est toujours préférable de faire les choses en deux temps, estime-t-il. Il n’y a aucune urgence à annoncer un décès, il est donc important de prendre son temps. » Pour ce praticien, l’une des clés est de se mettre en condition. « Il faut intégrer la situation, faire le vide, respirer, énumère-t-il. C’est un peu comme un acteur qui entre en scène, il ne s’agit pas de se rater. »
Car le moment de l’annonce est loin d’être anodin. Jean-Marc Laborie se souvient de situations particulièrement poignantes, comme cette intervention Smur où il a annoncé à une femme le décès de son mari et où il était de retour sur les lieux trois quarts d’heure plus tard. « Elle avait fait un arrêt cardiaque, elle n’avait pas supporté la nouvelle », se remémore-t-il. Il insiste sur l’impossibilité de faire un sans-faute. « On a tous commis des erreurs. Ma première annonce a été tellement catastrophique que je l’ai occultée, je ne m’en souviens plus », confie-t-il.
Des principes à respecter
Mais même si la perfection est hors de portée, il existe des principes à respecter. Principes que Jean-Marie Laborie partage volontiers avec les internes. « Il faut d’abord repérer qui est qui, savoir à qui l’on s’adresse, car on a parfois affaire à plusieurs personnes : enfants, soignants, voire dame de compagnie, et chacun peut avoir son importance, commence-t-il. Si on peut s’asseoir, il faut le faire, pour être en vis-à-vis, et tenter de se situer à la bonne distance, celle de la conversation. Ensuite, il s’agit de calmer les choses. En général, les gens savent de quoi vous allez parler. Et d’éviter le jargon médical, utiliser des mots simples, dire “il est mort”, “il est décédé”, et ne pas se servir d’expressions abstraites du type “il est parti”. »
Il faut éviter le jargon médical, utiliser des mots simples
Dr Jean-Marc Laborie, urgentiste et légiste
Dans certaines circonstances, le contact physique peut aider, mais pas toujours : il faut savoir estimer si une main sur l’épaule peut être d’un certain réconfort, ou au contraire si elle pourrait être mal prise. Mais le plus important, peut-être, est de ne pas se construire une carapace. En cela, l’attitude de Maxence Honoré semble positive pour Jean-Marc Laborie. « Objectivement, on en a vu d’autres, et pour nous c’est souvent le énième décès de la semaine, explique le légiste. Mais pour la famille, c’est un moment unique, il faut donc savoir dégager une certaine empathie, sans en faire trop. »
C’est pourquoi Jean-Marc Laborie estime que les internes devraient être « formés à l’annonce de décès sur la base de jeux de rôle ». De manière générale, ce qui est arrivé à Maxence Honoré n’est selon lui pas forcément la meilleure des entrées en matière. « Celui qui fait l’annonce devrait être celui qui a été le plus proche du défunt, et non une personne extérieure », indique-t-il. Mais la mort a ceci de particulier qu’avant de frapper, elle ne se demande ni si c’est le meilleur moment, ni qui sera là pour gérer la situation une fois que le coup aura été porté.
* Laborie JM, L'annonce du décès dans le cadre d'une prise en charge extra- ou intra-hospitalière, La Presse Médicale, t. 3, n° 3, juin 2022 et Laborie JM, Haegel A, Carli P, L’annonce à la famille d’un décès dans le contexte des urgences hospitalières et pré-hospitalières, JEUR, vol. 15, n° 1, mars 2002
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