En stage dans un service de chirurgie d’un grand hôpital parisien, Baptiste*, interne de 5e année, aurait bien volontiers participé au mouvement de grève des médecins libéraux entamé le 5 janvier. « Je me retrouve totalement dans les revendications portées par les syndicats, on est tous concernés par les attaques sur le budget de la Sécu, confie le jeune praticien. Malheureusement, je me suis vite ravisé quand j’ai compris que mon supérieur n’y participerait pas. Il m’a d’ailleurs clairement fait comprendre qu’il valait mieux que je fasse de même », confie-t-il.
Comme lui, depuis le début de la grève, de nombreux internes subissent des pressions indirectes de la part de leur hiérarchie pour les dissuader de faire grève. Des pressions certes pour l’essentiel insidieuses mais bien réelles. « Personne ne nous interdit explicitement de faire grève mais on nous dit que si on décide de la suivre, il ne faut surtout pas que ça désorganise le service », précise-t-il.
Ultimatums, pressions et peur des représailles
Dans son cas, la situation est particulièrement délicate. « La semaine dernière, j’étais posté deux jours aux urgences. Or si j’avais fait grève, il aurait fallu qu’un senior soit réquisitionné pour me remplacer et ça, certains seniors le prennent très mal, certains voient ça carrément comme un affront », explique-t-il.
Faire grève est souvent mal vu par les chefs, alors comme on ne veut pas être le chat noir, on renonce
Baptiste*, interne en chirurgie à Paris
Baptiste ajoute : « L’année dernière, des internes du service ont essayé de faire grève mais ils ont subi de grosses pressions. C’est monté très haut et ça a créé des tensions pendant des semaines. En fait, quand on est interne, on vous fait clairement comprendre qu'il ne vaut mieux pas faire grève. Ou alors on doit se démerder pour trouver quelqu'un pour nous remplacer. Mais c’est souvent mal vu par les chefs, alors comme on ne veut pas être mal vu et perçu comme le chat noir, on renonce. »
Dans un service voisin de celui de Baptiste, le supérieur d’un de ses camarades de promo a même ouvertement brandi la menace : « On lui a dit : “Tu fais grève si tu veux, mais débrouille-toi pour te trouver un remplaçant. Et si ce n’est pas le cas et que je suis réquisitionné à cause de toi, tu ne viendras pas au bloc avec moi, je ferai sans toi.” » Un ultimatum inadmissible aux yeux de Baptiste : « C’est hallucinant d’en arriver là alors qu’on veut juste opérer », regrette le jeune praticien.
Ne pas prendre de risques
Dans ce contexte global tendu, et par peur des répercussions sur sa carrière, Baptiste a préféré renoncer. « Dans mon cas, même si certains de mes chefs ne sont pas contre le principe, ils ne veulent pas que ça impacte leur service. Alors ils le font payer, raconte-t-il. Moi, je veux absolument faire un an de docteur junior, puis obtenir un poste d’assistant ou de chef de clinique dans ce service pour poursuivre en libéral. Il y a beaucoup de concurrence, et ce genre de décision peut vraiment me nuire. Je sais qu’il faut que je sois apprécié donc j’ai préféré laisser tomber. Tout ça, c’est très politique », ajoute-t-il, avec une pointe d’exaspération.
En stage dans deux cabinets de la périphérie de Grenoble, Inès*, interne de médecine générale en troisième année, décrit, elle, une grève dont les internes semblent largement exclus. « Dans le premier cabinet dans lequel je travaille, on n’en a même pas parlé ». Dans le second, un message a bien circulé, mais « davantage pour les médecins que pour les internes alors qu’au quotidien, on en fait quasiment autant ». Mais face à l’affluence de patients et au silence de ces maîtres de stage, elle n’a pas insisté. « Faire grève ou ne pas faire grève est un vrai sujet quand on est internes, et c’est très “touchy” car ce n’est souvent pas sans répercussion », regrette-t-elle.
La force du collectif
Pour Mélanie Debarreix, présidente de l’Isni, ces situations sont loin d’être exceptionnelles et se sont déjà produites à plusieurs reprises par le passé. « Beaucoup d’internes n’osent pas faire grève par crainte de représailles dans leur service, même témoigner auprès des journalistes est compliqué », explique-t-elle. La peur de se mettre la hiérarchie à dos combinée aux contraintes d’organisation dissuade nombre d’entre eux de se mobiliser ouvertement.
Et quand ils se déclarent grévistes, ils le font souvent collectivement, comme le souligne Baptiste : « J’ai un ami, il est jeune senior. Lui, il s’est débrouillé pour que tous les internes de son service puissent faire grève. Quand un jeune senior soutient les internes et va parler au chef pour les couvrir, là, tout le monde se mobilise. Il ne faut pas oublier que les internes se sentent concernés et veulent vraiment participer quand ils en ont la possibilité », résume-t-il.
*Tous les prénoms ont été modifiés
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