LE QUOTIDIEN : Comment s’est passée votre première journée de grève lundi 2 février ?
NOÉMIE RIBAUD : Je suis interne de deuxième année, actuellement en stage de gynécologie-pédiatrie à l’hôpital des Sables-d’Olonne, dans un petit service. Avec mes chefs, ça s’est bien passé, il n’y a pas eu de difficulté. J’ai déposé ma déclaration de grève la semaine d’avant et je les ai prévenus que je ne viendrais pas en stage durant toute la journée du lundi.
Le mouvement est appelé à se poursuivre tous les premiers lundis du mois : je compte donc me redéclarer gréviste début mars. Pour cette première mobilisation de février, l’appel a été lancé tardivement, donc il n’y aura sans doute pas énormément de grévistes, même s’il y en a. L’objectif est surtout de faire beaucoup de communication pour mars dans l’objectif de faire une vraie journée sans internes et montrer ce que représente concrètement notre absence à l’hôpital.
Ce n’est pas toujours simple : dans certains services, des internes se déclarent grévistes seulement une heure, souvent sur la pause déjeuner
Mais ce n’est pas toujours simple : dans certains services, des internes se déclarent grévistes seulement une heure, souvent sur la pause déjeuner. Ça compte dans les chiffres mais l’impact n’est pas le même. Dans certains établissements, notamment les gros centres comme le CHU de Nantes ou le CH de Saint-Nazaire, les déclarations de grève sont parfois plus compliquées. On reste vigilants là-dessus. De mon côté, j’ai consacré cette journée au travail syndical et à ma formation personnelle.
Pourquoi faire grève ?
Nous voulons montrer que nous sommes épuisés ! Fatigués d’être systématiquement envoyés pour boucher les trous. Depuis le début de l’internat, notre formation sert trop souvent de prétexte à une main-d’œuvre bon marché à l’hôpital. Et aujourd’hui, on nous propose d’appliquer le même modèle en ville avec la quatrième année de médecine générale.
Cette grève, c’est aussi pour dire que nous ne sommes pas dupes. Le gouvernement affirme que cette réforme de la 4A est faite pour notre formation, mais concrètement, rien n’est prêt. On ne connaît pas les modalités de supervision, aucun cours n’est prévu à la faculté alors qu’il s’agit soi-disant d’une année de formation, et aucun financement n’a été accordé aux facs pour recruter des enseignants alors même que la médecine générale en manque déjà cruellement.
Notre formation sert trop souvent de prétexte à une main-d’œuvre bon marché à l’hôpital
Il faut rappeler que certains CHU n’ont même pas de professeur universitaire de médecine générale. Par ailleurs, on nous ajoute une année de formation sans moyens supplémentaires. Dans le même temps, le discours tenu aux territoires est tout autre. Dans les comités de pilotage départementaux ou régionaux, les élus et les ARS se félicitent de la réforme. Ils la perçoivent comme l’arrivée de médecins dans les zones sous-dotées à moindre coût. Ce décalage est très difficile à entendre. D’un côté, on nous parle de pédagogie, de l’autre on nous présente comme une solution rapide et peu chère à la désertification médicale. Pour nous, c’est clair : l’argument de la formation sert d’alibi.
Sentez-vous de l’anxiété chez les internes à l’approche de la réforme ?
Oui, clairement. Les promotions sont très stressées, très tendues. Il y a énormément d’incertitudes : beaucoup de dispositifs sont nouveaux et on ne sait pas comment ils vont fonctionner. Par exemple, la plateforme d’appariement entre docteurs juniors et maîtres de stage est un outil qu’on ne connaît pas à Nantes. C’est un logiciel habituellement utilisé pour les docteurs juniors hospitaliers, sur des promotions très réduites – parfois deux à six internes au maximum. Or, là, on parle d’une centaine de personnes à appareiller. On ne sait pas si l’algorithme est capable de fonctionner correctement avec des effectifs aussi importants.
En matière de MSU, la situation à Nantes est plutôt favorable comparée à d’autres subdivisions. En novembre, on nous indiquait qu’environ 90 % des postes pourraient être pourvus. Mais il s’agit seulement d’engagements de principe. Ces chiffres reposent sur l’intérêt exprimé par certains médecins généralistes sans garantie qu’ils ne se rétracteront pas, notamment selon les conditions de rémunération.
L’absence de liste des maîtres de stage universitaires et des terrains de stage accentue le stress des étudiants
Côté officiel, une première commission d’agrément s’est tenue en décembre à la faculté de Nantes. Sur les 110 MSU nécessaires, seuls 30 ont pour l’instant obtenu un avis favorable pour accueillir un docteur junior. L’absence de liste des maîtres de stage universitaires et des terrains de stage accentue le stress des étudiants. La subdivision ne se limite pas à Nantes, elle englobe également la Loire-Atlantique, la Vendée et une partie du Maine-et-Loire. Les internes ignorent donc encore où ils pourraient être affectés. À quelques mois de la rentrée, il leur est impossible de se projeter, tant sur le plan personnel que professionnel.
Enfin, le gouvernement s’appuie largement sur le modèle du docteur junior hospitalier. On essaie de reproduire un docteur junior ambulatoire calqué sur l’hospitalier alors que ce sont des réalités très différentes. Que ce soit pour l’organisation, les gardes ou la rémunération globale, ce ne sont pas des modèles qui nous correspondent, ni ceux que nous défendons, alors même que nous sommes censés exercer en ville pendant un an.
Concernant la thèse, la dérogation obtenue au niveau national se concrétise-t-elle vraiment au local ?
Pas vraiment. Le décret de novembre 2025 prévoit une dérogation d’un an pour les trois premières promotions mais chaque faculté peut décider comment l’appliquer. Il y a encore beaucoup d’incertitude et on ne sait pas encore si tout le monde bénéficiera de cette dérogation. À Nantes, on pensait que tout le monde en bénéficierait, mais la pression revient progressivement et la fac rappelle que peu d’internes ont commencé leur thèse et insiste pour qu’elle soit terminée avant le docteur junior.
À ce jour, seulement 41 % des internes de ma promotion [la deuxième qui expérimentera la quatrième année, NDLR] ont entamé leur travail et plus de la moitié n’a même pas de sujet. Des permanences “thèses” existent et les enseignants sont disponibles, mais ils sont très exigeants, ce qui décourage ceux qui se lancent. On se retrouve donc dans une contradiction : d’un côté, on nous incite à produire des thèses de qualité, de l’autre, on nous presse à les finir vite, sans toujours avoir les moyens pour la faire correctement.
MéGalliThique : enseigner la relation médecin-patient par une analyse des blocages
Foire d’empoigne chez Jeunes Médecins : la branche francilienne du syndicat met en cause la direction nationale
4e année d’internat de médecine générale : des avancées mais la réforme se dessine dans la douleur
Des stages pour les étudiants français partis en Roumanie : un pas de plus de l’Ardèche pour attirer des futurs médecins