En 2020, Louis*, chef de clinique au sein d’un service nucléaire terminait son clinicat dans un hôpital francilien réputé. « Son avenir professionnel était déjà tracé, il était engagé, motivé et consciencieux (…) Rien ne laissait penser qu’il n’irait pas au bout », souligne Jeunes Médecins Île-de-France par voie de presse.
Mais dès la première année, en 2018, le rythme est très intense au sein du service. Huit jours après son arrivée, Louis* envoie un message à l’un de ses amis dans lequel il écrit : « C’est dur – très dur dans ce service – problème de relations – équipe compliquée (…) Je vais essayer de m’accrocher mais je ne sais pas si je vais y arriver », lit-on dans l’ordonnance de non-lieu datée du 30 décembre 2025, que Le Quotidien a pu consulter.
Plusieurs alertes et un arrêt de travail
Au fil des mois, l'épuisement gagne progressivement le jeune praticien. Surcharge de travail, manque de moyens et d'effectifs, glissement de tâches, sentiment de ne plus pouvoir exercer correctement son métier : les difficultés s'accumulent. En mai, une interne en psychiatre lui prescrit un premier arrêt de travail d’une semaine qu’elle renouvelle une fois pour huit jours. Le 17 juin 2020, son médecin généraliste lui prescrit à son tour trois jours d’arrêt, évoquant alors un « début de burn-out ».
Malgré des alertes répétées auprès de sa hiérarchie durant lesquelles il fait état de sa surcharge de travail et de la détresse qui en découle, le rythme ne ralentit pas. Le 15 juin, Louis s’en ouvre pour la seconde fois à son chef de service. Il en ressort dépité. « Pff, je l'ai vu en entretien, il m'a juste dégoûté, il ne voit rien !!!, confie-t-il dans un échange avec une collègue aide-soignante retranscrit dans la décision de justice. Je rentre chez moi pour me reposer […], j'ai envie de pleurer putain. »
À son retour dans l’établissement après son arrêt de travail, rien ne semble évoluer. Un lundi matin où il devait se rendre dans son service, le jeune praticien met fin à ses jours par pendaison, dans le local poubelle de son immeuble.
Un acte multifactoriel aux yeux de la justice
Ce drame aurait-il pu être évité si les alertes lancées avaient été davantage écoutées ? Difficile à dire. Dans son ordonnance de non-lieu, la justice rappelle le caractère multifactoriel du suicide. « Si l’information judiciaire a permis d’établir que les conditions d’exercice au sein du service avaient pu générer des tensions et pression pour Louis* en raison notamment des problèmes de sous-effectifs des manipulateurs en électroradiologie médicale (Merm), l’information n’a pas permis d’établir que cette situation avait eu, avec certitude, une incidence dans son geste suicidaire », lit-on.
Les magistrats soulignent également que Louis* était fortement éprouvé par des difficultés personnelles, notamment les tentatives de suicide répétées de son frère et une anxiété croissante concernant son avenir professionnel, sans lien établi avec son expérience au sein de cet hôpital francilien. Il est par ailleurs précisé qu'aucun agissement ou propos répétés constitutifs de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie n'a pu être caractérisé.
Les conditions de travail, la charge, la pression institutionnelle ont un impact évident sur la santé mentale des internes
Dr Alexis Bourla, président de Jeunes Médecins Île-de-France
Une lecture que conteste le syndicat Jeunes Médecins Île-de-France, partie civile dans la procédure et à l’origine d’une plainte pour homicide involontaire, mise en danger de la vie d’autrui, omission de porter secours et harcèlement moral. « Le fait que le suicide ait eu lieu un lundi matin, juste avant de se rendre au travail, et non pas le week-end précédent est tout de même évocateur du fait que son mal-être au travail a joué un rôle significatif. Est-il acceptable que les conditions de travail puissent ne serait-ce que “contribuer” à la détresse psychique de jeunes médecins ?, interroge le Dr Alexis Bourla, président du syndicat. En tant que syndicat, nous pensons que ce drame aurait pu être évité si ces circonstances n’avaient pas existé. »
Sans nier la dimension multifactorielle du suicide, le psychiatre rappelle que la profession médicale demeure l'une des plus exposées à ce risque, avec en moyenne un interne qui se donne la mort tous les 18 jours. « Les internes travaillent 70 à 80 heures par semaine. On ne peut pas dire qu'ils se suicident tous pour des raisons personnelles, insiste-t-il. Les conditions de travail, la charge, la pression institutionnelle ont un impact évident sur leur santé mentale. Il existe une véritable omerta sur le sujet, parce qu'il est difficile de remettre en cause l'organisation du travail hospitalier. Pourtant, on ne peut plus le nier. »
Dans leur décision, les magistrats ont tout de même souligné la « difficulté à détecter les risques psychosociaux dans le milieu hospitalier ».
* Le prénom a été changé
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