Le 15 mars a sonné la fin du Grand débat national lancé en réponse au mouvement social des Gilets jaunes. À l’occasion de cette concertation, l’institut Odoxa, en partenariat avec le groupe Nehs dont Le Généraliste fait partie, a interrogé les professionnels de santé. Nous présentons les attentes de près d’un millier de généralistes sur les réformes à mener. Ne s’estimant pas assez écoutés et mal représentés, les médecins de famille sont critiques sur plusieurs points de la réforme en cours comme les assistants médicaux et les CPTS.
Le gouvernement vient de clôturer deux mois de Grand débat national. Près de 2 millions de contributions et plus de 10 000 réunions locales ont permis aux citoyens d’exprimer leurs doléances dans un contexte social tendu depuis plusieurs mois. Si les médecins généralistes semblent s'être peu exprimés dans le cadre de cette concertation, ils ont beaucoup de choses à dire, comme le révèle l'enquête réalisée par Odoxa pour Nehs et le Groupe profession santé, dont fait partie Le Généraliste*. L'institut a pris la tension de 929 généralistes entre le 21 février et le 14 mars, veille de clôture des contributions. Les médecins de famille ne croient pas tous que le Grand débat permettra de faire remonter leurs attentes. 52 % pensent qu’il n’aboutira pas à des mesures utiles pour le pays et la même proportion avoue ne pas y avoir participé. Ce manque d’enthousiasme peut s’expliquer pour trois quarts des interrogés par la place « insuffisante » de la santé dans les thèmes abordés.
Réforme en demi-teinte
Cette année de Grand débat est pourtant celle aussi d’une importante réforme du système de santé. Les répondants étaient invités à se prononcer sur les grandes mesures du plan Ma santé 2022 sur lequel ils s’estiment mal informés (62 %). La création de 4 000 postes d’assistants médicaux et le déploiement des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), sur lesquelles les négociations conventionnelles ont lieu en ce moment à la Cnam avec les syndicats de professionnels, ne font pas l’unanimité. 63 % des omnipraticiens se disent opposés aux assistants et 43 % ne veulent pas des CPTS. 21 % n’ont même jamais entendu parler de ces nouvelles structures de regroupements de professionnels. Ces résultats coïncident avec la récente enquête menée par le SML, également dans le cadre du Grand débat. Deux tiers des 1 800 médecins libéraux sondés par le syndicat avaient rejeté ces initiatives.
Si les praticiens du SML s’affirmaient vigoureusement opposés à la rémunération au forfait sous toutes ses formes et privilégiaient le paiement à l’acte à 93 %, l'enquête Odoxa montre une tendance différente. 41 % se montrent favorables à diversifier les modes de financement. Comme les CPTS, 18 % affirment cependant ne pas connaître ces alternatives à la rémunération à l’acte. Concernant la réforme de l’hôpital prévue dans la loi Buzyn, plus des deux tiers des généralistes sont favorables à la transformation de l’offre hospitalière et à la labellisation des hôpitaux de proximité (68 %). Sans surprise, une majorité d’omnipraticiens est aussi pour la suppression du numerus clausus (62 %) et une nouvelle organisation du système de santé (59 %), qui constituent les articles 1 et 2 de la future loi Buzyn. Malgré les récentes oppositions des médecins à l’amendement du député Thomas Mesnier prévoyant la délégation de certaines prescriptions aux pharmaciens, l’étude montre que les généralistes sont disposés à coopérer davantage avec le pharmacien et l’infirmier. Huit interrogés sur dix se voient travailler plus étroitement avec ces professionnels dans le cadre du suivi de l’observance des traitements médicamenteux.
La pression des parlementaires sur la contrainte à l’installation se fait de plus en plus grande dans l’hémicycle de l’Assemblée et parmi les citoyens. Les généralistes, défenseurs de la liberté d’installation, y restent en grande majorité opposés. 35,5 % des omnipraticiens plaident toutefois pour une régulation à l’installation, un résultat similaire à l’enquête menée par le SML (36 %). Sans surprise, les internes sont eux 93 % à être hostiles à une régulation de l’installation.
Défiance vis-à-vis des institutions
L’étude Odoxa menée par Nehs aborde également la crise de la représentativité chez les professionnels de santé. Comme dans l’ensemble de la population, la défiance vis-à-vis des institutions se fait de plus en plus forte. Ainsi, plus de la moitié des généralistes estiment que les syndicats professionnels ne jouent pas bien leur rôle, tout comme les URPS. L’Ordre n’a pas plus la cote, (53 % d’avis négatifs) tout comme les agences régionales de santé (ARS) (69 %), la Caisse nationale d’Assurance maladie (59 %) ou encore les agences scientifiques (HAS, ANAP, Santé publique France – 58 % de réprobation). Globalement, il ressort de cette enquête un sentiment de manque d’écoute des soignants. Neuf généralistes sur dix estiment que leur avis n’est pas pris en compte au niveau national. Ils sont également près de 80 % à affirmer que les professionnels de santé ont moins de place qu’avant dans le pilotage du système de soins. La confiance envers les politiques de santé et les institutions semble donc très fragile. Si la santé fut la grande absente du Grand débat national, les résultats de cette enquête montrent la nécessité de rassurer les professionnels du secteur, notamment sur les réformes à venir.
Trop de fiscalité mais pas assez d'importance accordée à la santé environnementale
Les professionnels de santé interrogés par Odoxa étaient également invités à se prononcer sur les grands thèmes du Grand débat national comme l’environnement ou la fiscalité. Ainsi, 86 % des généralistes estiment que les pathologies liées à l’environnement sont devenues un problème de santé publique mais sont toutefois près des trois quarts à penser que le système de santé ne se préoccupe pas assez de cette problématique. Concernant la fiscalité, huit médecins de famille sur 10 trouvent que le montant de leurs impôts est « déraisonnable ». Selon eux, la gestion des dépenses de santé par l’Assurance maladie doit encore être améliorée. 60 % des généralistes estiment que la Cnam doit être plus sélective dans les soins qu’elle rembourse. La quasi-moitié (47 %) des interrogés pense toutefois qu’il faut consacrer plus d’argent à la santé tout en faisant la chasse aux actes inutiles. Sur ce dernier point, les généralistes n’hésitent pas à faire leur autocritique. Huit médecins sur dix avouent qu’il leur est déjà arrivé de prescrire ou de dispenser certains actes ou examens qui, après coup, leur ont semblé injustifiés.
* L’intégralité des résultats de l’enquête sur la perception et les attentes des professionnels de santé (3 366 répondants dont 929 généralistes, 1 040 spécialistes, 502 pharmaciens, 495 infirmiers, 120 aides-soignants…), réalisée sur Internet du 21 février au 14 mars, sera révélée ce lundi sur legeneraliste.fr et dans les autres titres partenaires de l’enquête du Groupe profession santé : Le Quotidien du Médecin, Le Quotidien du Pharmacien et Infirmiers.com.