LE QUOTIDIEN : Comment vous et votre service avez été mobilisés lors de la tragédie de Crans-Montana ?
Pr NICOLAS D. : Pour comprendre cette mobilisation, il faut revenir à la mise en place du plan européen de réponse à un afflux massif de brûlés. Cette réflexion a débuté en 2016 quelques mois après l’incendie de la discothèque « colectiv » à Bucarest [64 morts, 150 blessés, NDLR]. Le centre de traitement des brûlés de l’hôpital national d’instruction des Armées Percy, sous l’impulsion de l’ancien chef de service, en lien avec plusieurs partenaires européens, a été un élément moteur de la rédaction de ce plan. L’objectif était de tirer les enseignements des catastrophes survenues ces dernières années — attentats, explosions industrielles — qui ont régulièrement conduit à la prise en charge simultanée de plusieurs dizaines de patients brûlés.
Ces situations ont montré les limites d’une réponse strictement nationale et la nécessité d’une coordination européenne
Ces situations ont montré les limites d’une réponse strictement nationale et la nécessité d’une coordination européenne capable de recenser rapidement les capacités disponibles, d’organiser la répartition des patients et de mobiliser des moyens spécialisés. Ce plan européen, intégré au dispositif de la sécurité civile européenne, repose sur plusieurs volets, dont la coordination des moyens, la mise à disposition de capacités d’hospitalisation et de transport, mais aussi le déploiement d’équipes spécialisées d’évaluation des brûlés, appelées Burn Assessment Teams (BATs). Ces équipes ont pour mission d’évaluer la gravité des blessés, d’aider à prioriser leur orientation et de soutenir les autorités locales dans la gestion médicale de la crise. Dans ce cadre, j’ai été formé en 2020 à intervenir au sein d’une BAT.
Comment avez-vous été alertés ?
Nous avons été alertés rapidement par les cellules de coordination françaises, en lien avec la sécurité civile européenne. L’ampleur des victimes – plus d’une centaine de blessés – rendait évident qu’aucun pays ne pouvait gérer seul une telle catastrophe. L’Union européenne a alors proposé son assistance à la Suisse, souveraine dans l’acceptation des moyens offerts.
Après avoir validé des capacités d’accueil et des moyens d’évacuation, les autorités helvétiques ont autorisé, le 2 janvier au matin, le déploiement des équipes d’évaluation. Notre équipe de quatre soignants du service de santé des Armées – un chirurgien plasticien, une infirmière spécialisée dans les brûlés, un médecin de la Sécurité civile et moi, anesthésiste-réanimateur – a été officiellement déclenchée à l’aube.
Nous sommes partis immédiatement vers Genève, avec un équipement léger pour une mission courte dans les structures hospitalières concernées. Cette intervention n’est pas une initiative individuelle, mais le résultat d’une planification européenne visant une réponse rapide, coordonnée et proportionnée à une catastrophe majeure.
Que faites-vous une fois sur place ?
Concrètement, notre rôle est d’identifier les patients graves – ceux nécessitant ventilation, intubation ou support hémodynamique – et d’organiser leur transfert vers d’autres centres, y compris à l’étranger, afin de désengorger les hôpitaux. Parmi ces patients graves, tous ne sont pas transportables car trop instables. Il s’agit donc d’identifier ceux qui sont graves mais aptes à un transport aérien de plusieurs heures. À l’inverse, un patient stable avec une brûlure localisée n’est pas prioritaire. Ce triage, souvent mal compris, est indispensable en situation de crise pour optimiser des capacités de soins limitées : la Suisse ne dispose que d’une douzaine de lits de réanimation pour brûlés, contre une centaine en France. Ces chiffres correspondent à l’activité courante et non à une catastrophe.
Ce triage, souvent mal compris, est indispensable en situation de crise pour optimiser des capacités de soins limitées
Arrivés sur place, nous commençons par l’hôpital le plus proche de la station, à Sion, où nous rencontrons le directeur médical de crise ainsi que les équipes de réanimation et de chirurgie. Les patients les plus graves y ont déjà été évacués et les équipes locales peuvent gérer les cas restants. Ensuite, il s’agit de contacter les autres hôpitaux de la vallée pour préparer la répartition des patients, identifier les besoins et planifier les évacuations selon l’indication médicale et en coordination avec les autorités françaises et européennes. Chaque soir, nous faisons le point sur les patients qui pourront partir le lendemain. Si certains patients français peuvent être rapatriés, nous le faisons, mais nous proposons aussi nos services aux patients suisses ou d’autres nationalités, avec l’accord de leurs familles. Cette démarche nécessite de bien informer et de rassurer les proches : mettre un visage sur l’équipe qui va prendre en charge le patient permet d’établir un premier lien de confiance et d’apaiser l’inquiétude des familles.
Les patients sont orientés selon leurs besoins : certains vers la France ou la Belgique, d’autres vers des centres experts pour des techniques spécialisées, comme la couverture de grandes brûlures ou la gestion de cultures cutanées. Cette répartition prend en compte non seulement la gravité mais aussi les spécificités de chaque centre. Par exemple, un patient avec une brûlure étendue peut être orienté vers un centre capable de gérer des techniques de couverture de très grandes surfaces ou intégrera des procédures de culture déjà engagées. Chaque jour, nous participons aux visioconférences de triage, transmettons les informations aux cellules de coordination à Paris ou Bruxelles, validons les listes de patients à évacuer et veillons à ce que chaque décision maximise sécurité et qualité des soins. Ce travail exige débrouillardise, coordination et vigilance constante envers les patients et les équipes locales.
Quelles sont les complications les plus redoutées ?
Dans les premières heures, les principales complications sont le choc lié à l’étendue des brûlures et l’intoxication aux fumées — monoxyde de carbone et cyanure. Plus la surface brûlée est importante, plus le choc de la brûlure se développe vite et nécessite une réanimation intensive. Il y a aussi le risque de défaillance respiratoire, notamment si le visage est touché : l’intubation doit être précoce avant que l’œdème n’empêche la ventilation.
Ensuite, pendant les quarante-huit premières heures, la réanimation hydrique est cruciale : on compense d’énormes pertes liquidiennes, parfois plusieurs dizaines de litres par jour, bien au-delà de la réanimation classique. Ces premières heures ne sont pas le moment pour évacuer les patients : la priorité est de stabiliser leur état. La meilleure fenêtre pour un transfert sécurisé se situe donc entre H48 et J4, avant l’apparition d’infections ou de complications respiratoires, une fois la phase aiguë de réanimation passée.
Avez-vous dû revoir l’organisation du service pour accueillir les patients à Percy ?
Oui, nous avons évalué les lits disponibles, réévalués les besoins en soins critiques et accéléré la sortie de certains patients tout en maintenant la qualité des soins. Grâce à la coordination française et européenne, nous avons été prévenus des arrivées à l’avance, ce qui nous a permis de renforcer l’équipe de nuit pour les accueils et de prendre en charge plusieurs patients simultanément. À presque un mois de l’accident, notre centre a reçu six patients venus des centres de réanimations suisses, en plusieurs vagues. Tous n’étaient pas gravement brûlés : certains ont été rapidement opérés et extubés, d’autres restent en réanimation avec support ventilatoire et hémodynamique. La durée moyenne de séjour dans un centre de traitement des brûlés (CTB) est d’environ un mois, contre trois à quatre jours en réanimation polyvalente.
Faut-il mieux former l’ensemble des médecins à la médecine de catastrophe ?
Oui, il faut sensibiliser tous les soignants à la médecine de catastrophe et à la prise en charge des blessés et des brûlés. Ce type d’événement est une forme d’entraînement en conditions réelles, une répétition à petite échelle de ce qu’il faudrait savoir faire face à des afflux massifs, potentiellement sur une longue durée.
Il faut sensibiliser tous les soignants à la médecine de catastrophe
La différence avec une catastrophe ponctuelle, c’est qu’en situation de conflit de haute intensité, ces afflux peuvent se répéter pendant des jours, des semaines, voire des mois. Il faut donc aussi apprendre à tenir dans le temps. Cette expérience a également validé “in vivo” le plan national de réponse à un afflux massif de brûlés, élaboré l’an dernier et en cours de validation au moment des faits.
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