Pour les médecins généralistes et les équipes de soins primaires, la financiarisation du système de santé n’est plus une inquiétude théorique, comme vient de l’illustrer un colloque qui s’est tenu fin janvier à Paris à l’initiative du syndicat MG France.
De fait, depuis trois ans, la Cnam alerte dans ses rapports « Charges et produits » (documents préparatoires à l’élaboration des lois de financement de la Sécu) sur cette transformation profonde du système de santé mais surtout de l’offre de soins elle-même, considérée par certains opérateurs comme un « actif » à rentabiliser, avec le risque évident de dérives (réduction des coûts à court terme, sélection, priorité aux actes lucratifs, pressions sur l’exercice), au détriment de logiques de prévention, de parcours et de suivi.
Un phénomène bien documenté
Ce constat d’une financiarisation croissante de la santé a été bien documenté en 2024 par une mission sénatoriale conduite par le Dr Bernard Jomier, puis par une expertise de l’Igas/IGF en 2025, identifiant d’autres risques comme la concentration de l’offre de soins sur un territoire et la perte de l’indépendance professionnelle des médecins. Cantonné hier aux cliniques et à la biologie puis, plus récemment, à la radiologie et à quelques autres spécialités, « le mouvement touche d’autres secteurs de l’offre de soins ambulatoires », insiste aujourd’hui le sénateur socialiste Bernard Jomier, lui-même ancien généraliste, qui n’hésitait pas dans son rapport à parler de véritable « OPA sur la santé ».
Au colloque organisé par MG France sur ce thème, le sociologue Daniel Benamouzig, directeur de recherche au CNRS, a identifié trois champs du premier recours où la logique financière se déploie et risque de prendre le pas sur les enjeux de soins : les plateformes privées de téléconsultation ; les opérateurs financiers (fonds d’investissement par exemple) qui gèrent directement une activité médicale ; et les groupes de centres de santé qui sont administrés par des sociétés mères commerciales. Quel que soit le schéma, l’objectif reste de « capter la valeur économique » générée par les offreurs de soins, et notamment par les médecins, dans une logique de rentabilité.
Perte de l’outil de travail
Premier vice-président de MG France, le Dr Yohan Saynac a mis les pieds dans le plat en pointant les dérives déjà concrètes qui peuvent remonter du terrain dans le secteur de la téléconsultation : relances constantes par SMS, frais additionnels pour les coupe-file d’attente, ciblage de certains patients, etc. « En externe, les plateformes disent vouloir aider les patients vulnérables. En interne, elles préfèrent les “golden patients”, des jeunes de 18-35 ans, plus rapides à consulter et très rentables », illustre le généraliste qui exerce à Pantin.
Les plateformes de téléconsultation préfèrent les “golden patients”, des jeunes 18-35 ans, plus rapides à consulter et très rentables
Dr Yohan Saynac (MG France)
Le Dr Sébastien Adnot, généraliste à Carpentras, cible de son côté l’expansion des centres de soins non programmés (CSNP), souvent créés par des opérateurs privés avec des montages complexes : sociétés immobilières, logistiques et parfois éditeurs de logiciels… « En région Paca, on en dénombre déjà 100… Avec un point commun : l’outil de travail n’appartient plus aux médecins », résume le généraliste. Locaux, système informatique, prise de rendez-vous, secrétariat, logistique : tout est fourni par la structure mère qui refacture aux médecins. Les rétrocessions des praticiens qui y exercent seraient de « 20, 25, voire 30 % des honoraires », ajoute-t-il.
Invité au colloque syndical, le sénateur Bernard Jomier a dénoncé l’attitude « inédite » de certains groupes privés, qui n’hésiteraient pas à faire pression sur la tutelle régionale pour remodeler l’offre de soins territoriale. « Dans un département, l’ARS a été soumise à un quasi-chantage. Un grand groupe lui explique que s’il n’obtient pas l’autorisation d’ouvrir de nouveaux centres, il fermera sa clinique. Or, si elle ferme, l’offre de soins s’effondre. »
Pourtant des solutions existeraient, comme la possibilité donnée aux ARS de prendre en compte la financiarisation dans les critères de non-agrément pour les autorisations d’activité. Dans la dernière loi de financement de la Sécu (LFSS 2026), l’article qui visait à cadrer les structures spécialisées en soins immédiats non programmés a, lui, été censuré. « Il faut des outils réglementaires mais aussi professionnels, recadre le sénateur Jomier. L’indépendance des soignants est une valeur cardinale. Mais la volonté du gouvernement manque. »
De son côté, la Cnam a déjà recommandé la création d’un observatoire pour analyser en continu le phénomène de financiarisation de la santé, en vain. « Sans réaction forte, prévient le Dr Saynac, c’est notre modèle de soins solidaire qui risque de basculer. »
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