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Dossier

Ces confrères qui ont choisi l’étranger

Pas (trop) de regrets chez les « expat’ »...

Par Stéphane Lancelot - Publié le 11/11/2016
Pas (trop) de regrets chez les « expat’ »...

Ouverture
VOISIN/PHANIE

On sait ce que l’on perd, on ignore ce que l’on gagne. Pourquoi alors quitter l’Hexagone qui passe pour l’un des meilleurs systèmes de santé au monde ? Des généralistes français qui ont tenté l’expérience racontent leur histoire. Lassitude de leur situation en France, fascination pour un modèle étranger ou tout simplement aléas de la vie personnelle ont convaincu ces consœurs et confrères d’exercer ailleurs. Pas trop de mal du pays finalement pour ces expatriés que nous avons rencontrés. Encore que…

"La médecine est très dure à exporter, c’est un véritable challenge de devenir médecin dans un autre pays", avertit Valérie Gurle. Avec son mari, ils ont rejoint en 1998 les États-Unis, à des milliers de kilomètres de la Côte d’Azur où le couple résidait. Le fameux « American Dream ». Le séjour n’était censé durer que deux à trois ans, pendant lesquels celle qui a effectué son internat à Nice pouvait retrouver son poste d’urgentiste à l’hôpital Grâce-de-Monaco. Le séjour se prolongeant, elle reçoit un ultimatum. Rentrer ou renoncer à son poste. Valérie reste aux États-Unis. Seulement, elle ignore la marche à suivre pour devenir médecin au pays de l’Oncle Sam. Quand elle se renseigne, on lui fait savoir que, pour exercer, elle doit repasser les épreuves déjà réussies en France et refaire son internat ! Celle qui rêve depuis son premier voyage outre-Atlantique d’y devenir médecin renonce, dans un premier temps. « Avec deux enfants à gérer, je me suis dit qu’il n’était pas envisageable de repasser l’internat. J’ai cherché d’autres jobs mais rien ne me plaisait et, finalement, je me suis lancée », se rappelle Valérie Gurle. Elle passe l’American Board, diplôme suprême en 2007, mais ne se lance qu’en 2011, à Los Altos, dans la baie de San Francisco et ses 60 000 résidents français.


Des raisons aussi diverses que variées


Plus près de chez nous, la Suisse accueille près du triple de ressortissants français (175 000). Et, bien entendu, on retrouve des médecins parmi eux. « Un pays où des administratifs me dictent la façon dont je dois exercer et où il y a blocage dès lors qu’on veut faire un truc un peu différent ? » Très peu pour ce médecin qui s’est donc installé en terre helvétique il y a cinq ans. Et de poursuivre : « A 28 ans, je refusais de me dire que je ne pouvais pas évoluer. » La raison de son ire ? Une mission de consulting pour un groupe d’établissements privés en France refusée par l’Ordre. « C’est du business, pas de la médecine », lui répond-on en substance. Des « conneries », estime ce médecin multifonctions (il gère alors deux services d’urgences et un cabinet de montagne en Isère l’hiver), qui organise son départ en quelques mois.
De l’autre côté des Pyrénées, une consœur ayant quitté la Seine-Maritime en 2009 pour s’installer à Madrid regrette en revanche beaucoup le système français : « Travailler en France est beaucoup plus agréable », se lamente-t-elle. Si elle est partie de l’Hexagone, c’est uniquement pour suivre son mari, banquier. L’aurait-elle fait sinon ? « Jamais de la vie ! », réplique-t-elle, catégorique.
Plus au nord, Hélène Nguyen a, elle aussi, suivi son mari après un an de remplacements en médecine générale dans la région parisienne. Cap sur l’Angleterre, en 2006. Elle soutient sa thèse de médecine générale en France en 2007, et s’empresse de regagner le Royaume-Uni. L’ex-interne de la Pitié-Salpêtrière en est persuadée : la majorité des femmes généralistes expatriées ne font que suivre leur compagnon. C’est le cas de toutes celles qu’elle connaît. Elle-même insiste qu’elle serait bien restée en France.


Partir un jour… sans retour ?

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  Un retour ? Pour des consultations à 28 euros ? Ce n’est pas possible

Dr Valérie Gurle
Généraliste aux Etats-Unis

Mais, pour la plupart de ces expatriés, avenir rime rarement avec revenir. Dix ans plus tard, la Londonienne est bien installée. « Quand on est généraliste, c’est très important de connaître son environnement professionnel, quelque chose de très difficile à reconstituer », estime la généraliste de 41 ans. Ce qui lui fait dire qu’elle n’a aucune raison de partir. « Tout se passe bien ici, et mon mari ne devrait de toute façon pas quitter l’Angleterre. » « Pas de regrets » non plus pour le généraliste lausannois, fâché avec ce système français « devenu communiste »« Un retour ? Pour des consultations à 28 euros (sic) ? Ce n’est pas possible ! », s’exclame Valérie Gurle qui, en Californie, facture sa première consultation à 300 $, et les suivantes environ 150, en moyenne ! À des années lumière des 25 euros finalement obtenus lors des négociations conventionnelles…
Le son de cloche est différent pour la généraliste madrilène qui retournerait en France volontiers, malgré tout le mal qu’elle pense de la loi Santé de Marisol Touraine. Farouchement opposée au tiers payant généralisé, cette consœur redoute que ce qu’elle observe en Espagne – « des mamies qui viennent consulter tous les jours, dès qu’elles ont un pet de travers » – ne présage de la médecine qui se profile en France.
De prime abord, Mireille Sweeney, General practicioner en Irlande, ne se montre pas non plus opposée à un retour en France où elle a étudié mais jamais exercé. « La situation de la médecine générale en Irlande donne envie de partir en courant », assure Mireille, se disant même prête à passer le flambeau. La veille, elle s’est démenée pour trouver un remplaçant pour une journée. Cependant, elle avoue ne pas être sûre de pouvoir supporter l’exigence des patients français, jugeant que « l’Irlandais est beaucoup plus satisfait de peu ».


Un exercice à la carte

Des patients plus… patients ? Peut-être bien. Toujours est-il que les pays d’accueil rencontrent les mêmes problèmes de burn-out, de paperasse ou de déserts médicaux. Qu’ont donc gagné ces Français à quitter leur mère patrie ? Et si c’était la possibilité d’exercer une médecine à la carte, plus sereine ?
Hélène Nguyen a fait ce choix après un stage de six mois au célèbre National Health Service (NHS) en 2006. Elle reproche notamment au service public les délais trop longs d’accès aux spécialistes ainsi que la fixation d’objectifs quantitatifs, incompatibles avec la tenue d’un budget, et qui force les médecins à expédier leurs consultations en « cinq à dix minutes ». L’exercice privé pour lequel elle a opté permet au Dr Nguyen de consacrer « vingt à trente minutes, voire plus » à chacun de ses malades. « Ce qui m’importe c’est de gérer le patient, pas des objectifs et des budgets ! », clame-t-elle.
Du côté du « Golden State », pas de réel système public, mais des réseaux d’assurances (HMO) pour lesquels refuse de travailler son homologue californienne. Pour cette consœur, une médecine dictée par les assureurs est « une médecine où l’on passe peu de temps avec le patient et beaucoup plus à faire des papiers ». Cette ex-Sudiste considère que « le plaisir de ce métier, c’est de passer du temps avec les patients, de discuter avec eux ». En général, une consultation dans son cabinet dure au moins 45 minutes. « Chez la majorité des autres médecins, la première consultation dure 20 minutes et les suivantes dix », avance-t-elle.

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  La situation de la médecine générale en Irlande donne envie de partir en courant

Dr Mireille Sweeney
Généraliste en Irlande

Pour des raisons similaires, leur consœur madrilène a également opté pour le privé : « Le système public espagnol, c’est la chaîne, il y a des rendez-vous toutes les cinq minutes ». Une cadence inévitable pour des médecins très peu payés. Lesquels combinent souvent exercices privé et public. Le second ne leur permet d’exercer que six heures par jour. « C’est sympa l’Espagne… », ironise cette Rouennaise de 38 ans. Elle a donc décidé de travailler « juste pour elle » et de ne dépendre ni de l’État, ni d’une mutuelle. « Je fais payer 80 euros la visite mais je reste une heure avec mes patients. »
A Ardara, à trois heures et demie au nord de Dublin, Mireille Sweeney exerce quant à elle dans le public. Elle ausculte les patients détenteurs de la « carte médicale », qui leur garantit la gratuité des soins. Cette amoureuse de l’Irlande, depuis un voyage durant ses années de médecine, apprécie surtout la diversité des actes pratiqués. En Irlande, pas d’accès direct aux spécialistes. La veille de l’entretien, elle a pris en charge deux infarctus. En Suisse, aussi, l’exercice est plus varié, à en croire un « immigré » de fraîche date. « Ici j’ai un labo, je fais de la chirurgie, de l’échographie, de la médecine technique, c’est beaucoup plus épanouissant », se réjouit ce confrère lausannois.


Quête de reconnaissance


Plus de médecine donc, et surtout une plus grande valorisation de son travail. « En France, on nivelle par le bas. On a peur d’affirmer qu’il faut être brillant pour être médecin ! », s’indigne notre Suisse d’adoption. Et de renchérir : « Avant, on attirait les élites, maintenant quel jeune bachelier a envie de devenir généraliste ? La plus-value d’un bon généraliste en France, on s’en fout, on accepte de plus en en plus de monde », regrette-t-il, contrarié par l’ouverture de la PACES à de nouvelles filières.
Un manque de reconnaissance aux antipodes de la cote de la médecine générale auprès des étudiants irlandais, à en croire Mireille Sweeney. « Ici, la médecine générale est choisie par les meilleurs étudiants. » Officiant comme formatrice, elle a vu passer dans son cabinet un chirurgien vasculaire qui disait « en avoir marre d’opérer sur des tuyaux », et un chirurgien orthopédiste. « Les étudiants vont même jusqu’à redoubler une année pour optimiser leurs chances d’intégrer la filière médecine générale », affirme la dynamique cinquantenaire.
Un prestige dont ne jouit visiblement pas la spécialité en péninsule ibérique. « En Espagne, le généraliste ne sert à rien. Les Français ne se rendent pas compte de la médecine qu’ils ont car ils ne voyagent pas », regrette la praticienne madrilène. « Mieux vaut être malade en France qu’en Irlande », abonde le Dr Sweeney.
La reconnaissance de leur métier se traduit aussi par des revenus supérieurs. Les médecins interrogés reconnaissent s’en sortir plutôt bien même si les tarifs qu’ils pratiquent, pouvant faire rêver vus de France, sont à relativiser. En Irlande, Mireille Sweeney perçoit 16 900 euros par mois. Mais il lui faut payer deux secrétaires à mi-temps, un administrateur, un remplaçant deux jours par semaine (400 euros par jour, dont 180 remboursés par la sécu irlandaise), une infirmière à plein temps et l’équivalent du Sou médical (16 000 euros par an, dans son cas). « Si le salaire moyen d’un généraliste au Royaume-Uni est beaucoup plus important, je ne suis pas sûre d’être gagnante », juge aussi Hélène Nguyen à Londres. Et de préciser : « Ici, tout est très cher. L’école n’est pas gratuite, comme en France. »  «Je suis juste venu chercher de la bonne médecine, pas être multimillionnaire », se défend quant à lui le généraliste lausannois. « Ce qui n’est pas compris en France, c’est que les médecins ne sont pas là pour cartonner le système. Lorsqu’on demande un euro de plus pour la consultation, c’est parce qu’on en a besoin », insiste-t-il. L’aspect financier n’est pas non plus le moteur de notre généraliste madrilène. Sans cabinet au moment de l’entretien (elle devait en reprendre un ces dernières semaines), elle se contentait de visites à domicile. L’hiver, elle en assure cinq à six par jour, facturées 80 euros. « Mon mari gagne très bien sa vie, si je voulais ne pas travailler, je pourrais me le permettre », reconnaît-elle.
Apparemment épanouis et satisfaits de leurs conditions d’exercice, les médecins interrogés n’en demeurent pas moins critiques à l’égard de leur système d’adoption : pas de transports sanitaires, remboursements tardifs en Espagne, délais extrêmement longs pour obtenir un rendez-vous urgent en Angleterre ou en Irlande, l’expatriation ne comprend, bien sûr, pas que des avantages. Si certains ne s’occupent pas de l’actualité française, d’autres, comme le confrère lausannois, restent de fins observateurs de la médecine générale française. Pas sûr que celle-ci leur donne l’envie de rentrer…

Dossier réalisé par Stéphane Lancelot

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