DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE
LES LIENS ENTRE CANCER ET TRAVAIL sont pressentis depuis le XIXe siècle. Aujourd’hui, les chiffres renseignent cette réalité. Selon l’enquête SUMER 2003, 2 millions de salariés sont exposés aux cancérogènes sur leur lieu de travail dont 70 % d’ouvriers, en particulier dans le bâtiment, la chimie ou l’agriculture. Sur les 360 000 nouveaux cas de cancers annuels en France, 4 à 8,5 % auraient une origine professionnelle. « Au-delà du vieillissement, de plus en plus de cancers touchent la prostate chez l’homme, le sein chez la femme. Certes, le dépistage peut expliquer ces chiffres, mais la question reste ouverte : n’ont ils pas un lien avec les perturbateurs endocriniens ? » s’interroge le Pr Thierry Philip, coordonnateur du département cancer, environnement, et économie de la santé du centre Léon Bérard.
Pourtant, seulement 2 000 cas sont indemnisés chaque année. « Le lien est souvent délicat à établir entre le cancer et l’exposition des années avant, les origines sont plurifactorielles, les pathologies sont diverses, et les cancérologues ignorent parfois l’environnement de travail des ouvriers, qui eux-mêmes peuvent oublier. Enfin, des facteurs extraprofessionnels comme le tabac peuvent s’ajouter », explique le Dr Béatrice Fervers. Pour mieux les identifier, la coordinatrice de l’unité « cancer et environnement » a contribué, avec le Dr Barbara Charbotel, à la mise en place en 2009 d’une consultation spécialisée « cancers professionnels » au centre Léon Bérard, dans le cadre de la chaire d’excellence « environnement, cancer et nutrition » en partenariat avec Merck Serono et le cancéropôle Lyon Auvergne Rhône Alpes (CLARA). « C’est la première fois qu’une consultation spécifique existe dans un centre anti-cancer », insiste-t-elle. Peut-être plus pour longtemps : Clermont-Ferrand, Lille et Dijon s’intéressent à un dispositif similaire.
Déclaration et reconnaissance.
Les patients arrivent dans cette consultation spontanément ou sur adresse du cancérologue. Les Dr Fervers et Charbotel ont aussi lancé une démarche de repérage systématique via un questionnaire soumis aux patients atteints d’un cancer bronchopulmonaire, qui représentent 39 500 nouveaux cas par an, 10 à 29 % étant d’origine professionnelle. Depuis la création de la consultation, 450 personnes ont été reçues, dont 1/3 souffraient d’un cancer du poumon. Plus de 60 % d’entre elles avaient été exposées à un ou plusieurs cancérogènes, 39 % à 2. Et 23,5 % des malades vus en consultation ont bénéficié d’une reconnaissance de leur cancer en maladie professionnelle, ce qui ouvre l’accès à une indemnisation par la branche « accident du travail », etnon le régime général de l’assurance-maladie.
Pour établir des liens de causalité, les médecins reprennent les critères des tableaux des pathologies professionnelles mais n’hésitent pas à aller au-delà pour établir la preuve d’un lien direct et essentiel, en s’appuyant sur des revues de littérature. « Par exemple, une patiente fumait très peu, mais était exposée au tabagisme passif car elle travaillait dans un bar. Alors on a cherché les niveaux de dangerosité » explique le Dr Fervers. « On a aussi recours à la classification des agents cancérogènes du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). On prend enfin en compte les facteurs suspectés comme les pesticides. Même si on ne peut rien proposer en terme d’indemnisation, on les enregistre » poursuit-elle.
Prévention.
Bien qu’il n’y ait pas toujours reconnaissance à la clef, le dispositif contribue à la prévention. « Nous souhaitons faire émerger de nouveaux couples maladies/nuisances pour faire avancer la connaissance et revoir les tableaux » souligne le Pr Alain Bergeret, chef du service médecine du travail des Hospices civiles de Lyon, membre du projet.
Les spécialistes renseignent le registre RNV3P* avec les données des 450 patients et répondent ainsi aux objectifs d’augmentation des déclarations et d’évaluation des consultations spécifiques affichés par les plans cancer 2 et bientôt 3.
Ultime apport de la consultation « cancers professionnels » : la sensibilisation du corps médical à la déclaration. « Tous les médecins peuvent entamer une démarche de reconnaissance, mais trop peu sont formés » déplorent de concert le Pr Berget et le Dr Fervers.
*Réseau national de vigilance et de prévention des pathologies professionnelles, coordonné par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES).
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