MAIS POURQUOI donc envoyer des épidémiologistes de métropole à Nouméa et à Papeete, en pleine épidémie de grippe A(H1N1)*, alors que, sur place, ces deux territoires disposent d’un système de surveillance réglementaire complet, avec un recueil de données de mortalité et de morbidité alimenté par les services de la DGS, de la DDASS, de l’AFSSA, de l’institut Pasteur (à Nouméa), de l’Institut territorial Louis Malardé (à Papeete), ainsi que par les services hospitaliers ? « En effet, confirme Philippe Barboza, l’un des épidémiologistes débarqué en terres australes françaises avec Juliette Guegen (interne en santé publique), le 29 août, pour une mission qui s’est prolongée jusqu’au 9 septembre, les Calédoniens et les Polynésiens ne nous avaient pas attendus. Et nous avons constaté qu’ils géraient l’épidémie de façon adéquate. Seulement, explique le responsable adjoint du département international et tropical (DIT) de l’InVS, lorsqu’on travaille la tête dans le guidon, on ne dispose pas forcément d’une distance suffisante pour analyser les données. Et lorsqu’on échange à distance, par téléphone ou par mail, avec les équipes locales, on ne peut pas s’approprier leurs enseignements aussi bien qu’en participant directement à leurs réunions de crise. »
« Il n’y a jamais de données parfaites ».
Les deux épidémiologistes ont donc passé une semaine dans chacun des archipels en allant, service par service, au cur de l’information. Ils y ont traqué les biais. « Il n’y a jamais de données parfaites, souligne Philippe Barboza. Le biais est inhérent au recueil et mieux vaut un biais important et stable que de petits biais qui brouillent le champ épidémique. L’épidémiologiste qui va sur place peut seul remettre les données dans leur contexte. Il pourra saisir l’extrémité du fil et dérouler correctement la bobine. Rien ne saurait remplacer les échanges et les discussions face à face, cartes sur table. À distance, tout est beaucoup plus complexe. »
En se rendant sur les sites, les chercheurs de l’InVS ont donc eu un accès direct aux informations : « Nous avons pu comprendre des facteurs de risque sur lesquels nous n’aurions pas extrapolé, tel, par exemple, l’obésité morbide » (un tiers des décès en Nouvelle Calédonie).
« Pour la gestion de crise, nous avons examiné l’intérêt de disposer des tentes équipées de stands spécialisés pour accueillir devant les hôpitaux des personnes qui présentent des syndromes grippaux. »
Les épidémiologistes métropolitains ont été très bien accueillis. « D’une part, des conventions lient notre institut aux structures locales, rappelle Philippe Barboza, nous ne débarquons pas de nulle part. Nous intervenons, d’autre part, dans le cadre d’un échange de bons procédés : notre démarche est destinée à mieux comprendre les événements dans les TOM pour aider leurs habitants, qui se sentent plutôt isolés, à améliorer leurs conduites à tenir. Ce retour d’expérience est aussi destiné à mieux préparer la réponse à la deuxième vague pandémique qui s’apprête à frapper l’hémisphère nord. »
Toutes les données rapportées du Pacifique ne sont certes pas transposables : « Ni Papeete, ni Nouméa ne disposent d’un réseau de métro, remarque l’épidémiologiste. Et les facteurs climatiques ne sont pas extrapolables, les températures hivernales de l’hémisphère sud n’étant pas les mêmes que dans l’hémisphère nord. De même, les fonctionnements des établissements scolaires diffèrent. Mais beaucoup de données sont exportables, que ce soit vers les DOM ou vers la métropole, en particulier pour la partie organisation hospitalière (déprogrammation des interventions non urgentes) ; la valeur ajoutée de notre mission, c’est d’avoir rapporté des données issues de deux territoires insulaires éloignés de quelque 6 000 km, avec des effectifs de population comparables (240 000 et 260 000 habitants), l’un et l’autre frappés au même moment par une épidémie à taux d’attaque important. »
En contexte pandémique, les épidémiologistes travaillent sous pression. Des critiques ont été émises sur certaines lacunes, comme l’ignorance du nombre précis de cas réels. Le dénominateur ferait défaut. « Peu importe qu’on ait 20 000 ou 22 000 cas, rétorque Philippe Barboza. Ce qui compte, c’est l’ordre de grandeur. Et les signaux de l’hémisphère sud, s’ils ne nous permettent pas de prédire un scénario pandémique précis au nord, compte tenu de nombreux déterminants non maîtrisables, nous situent quelque part entre deux discours extrêmes : celui qui annonce une simple grippette et celui qui prévoit que nous allons tous mourir. L’épidémie devrait être comparable à celle d’une grippe saisonnière, mais avec une mortalité qui frappe davantage les trentenaires que les nonagénaires. »
* Au 15 septembre, neuf décès étaient signalés en Nouvelle-Calédonie et six en Polynésie Française, soit plus de la moitié des 26 morts causées en France par le virus A(H1N1).
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