Entretien avec le secrétaire général de l'Agence française de lutte contre le dopage

Jérémy Roubin : « Les tests antidopage ne sont plus l'alpha et l'oméga de la lutte contre le dopage »

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Publié le 16/07/2021
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La lutte contre le dopage est à la veille d’une mue majeure. Le nouveau code mondial antidopage, qui entre en vigueur en France, donne des moyens d’enquête de police sanitaire : pouvoir de convocation, perquisition et même inculpation de l’entourage. Les tests de dépistage sont devenus insuffisants, rapporte le spécialiste Jérémy Roubin, alors même que la prévalence et les dommages liés au dopage restent largement méconnus.
La majorité des contrôles se fait maintenant hors compétition

La majorité des contrôles se fait maintenant hors compétition
Crédit photo : Phanie

LE QUOTIDIEN : Le rapport d’activité de l’Agence française de lutte contre le dopage publié début juin pointe une année 2020 avec moins de tests et de sanctions disciplinaires. Au-delà de l’annulation d’un grand nombre de compétitions pour cause de crise sanitaire, que pouvez-vous nous dire de l’évolution de votre activité ces dernières années ?

JÉRÉMY ROUBIN : Le premier élément important est qu’à la demande de l’Agence mondiale antidopage, nous avons réorienté notre politique de contrôle vers les sportifs de haut niveau. Entre 2017 et 2020, nous sommes passés de 30 à 81 % de contrôle chez des sportifs de haut niveau. Cela a eu un effet sur le taux de positivité puisque, empiriquement, plus le niveau monte, moins il y a de résultats positifs. Il faut aussi noter que la majorité des contrôles se fait maintenant hors compétition, ce qui reflète le fait que le dopage n’a plus tellement lieu à l’occasion des compétitions mais lors des phases de préparation.

L’autre point important est le rattrapage opéré par la France sur ses voisins. Nous sommes actuellement à 9 000 contrôles par an et nous avons maintenant les ressources financières pour en effectuer  10 000 par an. Notre objectif est d’arriver au même niveau que le Royaume-Uni qui réalise 14 000 contrôles par an.

Quelle est la prévalence du dopage en France ? Qui se dope ? Avec quoi ? Et avec quelles conséquences sur la santé ?

C’est un problème : nous n’avons pas d’étude très précise sur la prévalence du dopage en France. Les taux de contrôles positifs sont plutôt stables dans le temps, mais cela signifie-t-il que le dopage est peu présent ou peu détecté ?

Il n’y a pas non plus d’étude de suivi qui nous permette d’apprécier les conséquences sanitaires. Des pathologies et même des décès chez des sportifs peuvent être supposés liés au dopage mais sans qu’il n’y ait en général aucune preuve. La prévalence et les dommages associés au dopage sont des champs de recherche à développer, mais c’est compliqué car il faut des moyens importants.

Concernant les stratégies de dopage, mon sentiment personnel est qu’il n’y a pas de différence de nature entre les sportifs de haut niveau et les autres. En revanche, il existe dans le sport amateur du dopage par négligence, c’est-à-dire la prise d’une substance en ignorant qu’elle figure sur la liste des produits dopants.

Les nouvelles stratégies de dopage microdosé compliquent-elles votre travail ?

Effectivement, les tests de détection des produits dopants ne sont plus l’alpha et l’oméga de la lutte contre le dopage. Aujourd’hui, nous cherchons des preuves indirectes via, par exemple, des anomalies répétées sur le passeport biologique (qui consiste à relever régulièrement les données hématologiques du sportif, N.D.L.R.). Ces dernières peuvent conduire à une mise en alerte et à une investigation.

Enclencher une procédure à l’encontre d’un sportif sur la base de données médicales indirectes est plus compliqué car il s’agit d’une « violation du code antidopage non analytique » : il faut qu’un premier expert donne l’alerte puis il faut qu’il y ait trois constats d’infraction faits par un collège unanime de trois experts.

C’est une procédure d’autant plus verrouillée que la communauté de spécialistes est très restreinte.

En parcourant la liste mise à jour des produits interdits, on remarque une
catégorie de produits dopants agissant sur l’expression génique. De quoi s’agit-il ?

Pour l’instant, c’est très hypothétique. Il n’existe pas de produit précisément répertorié dans cette catégorie. L’idée générale derrière le dopage génétique est de modifier l’expression d’un gène d’intérêt pour la performance du sportif, par exemple le gène produisant l’érythropoïétine (EPO).

On se prépare néanmoins à cette éventualité puisque, cette année, l’une de nos équipes du laboratoire de Châtenay-Malabry a publié une étude (1) sur une méthode de détection de la présence d’un transgène destiné à produire de l’EPO, à partir d’un prélèvement DBS (Dry Blood Spot ou prélèvement sanguin sur papier buvard, N.D.L.R.).

Cette année, le nouveau règlement mondial antidopage a été inscrit dans le droit français. Qu’est-ce que cela change pour la politique française de lutte contre le dopage ?

Les changements sont importants puisque l’agence française a désormais trois nouvelles missions. Nous avons désormais le droit d’effectuer des enquêtes et de la collecte de renseignements, toujours dans l’optique d’obtenir des preuves indirectes de dopage, par exemple des témoignages de menaces de représailles.

L’agence a également un pouvoir de convocation, avec des sanctions possibles en cas de non-présentation, un pouvoir de perquisition dans des locaux sportifs et professionnels, voire à domicile avec l’autorisation d’un juge.

Il est également possible pour nos enquêteurs de recourir à une identité d’emprunt pour aller vérifier sur site que quelqu’un incite bien au dopage, mais aussi pour détecter des infractions au code antidopage à travers la possession de produit dopant, la participation au trafic ou la falsification de documents. À ce titre, l’ordonnance du 21 mai ouvre en outre la possibilité de répression de l’entourage du sportif.

Une autre modification importante est la possibilité d’aller acheter des produits dopants sur internet ou physiquement, dans le but de mettre à jour un réseau de dopage, sans pour autant voir sa propre responsabilité engagée.

Il y a aussi un volet centré sur la prévention et la sensibilisation.

L’Agence mondiale antidopage va s’assurer que nous menons des programmes d’éducation qui sont l’une de nos missions fondamentales. Nous avons déployé des groupes de travail avec les antennes médicales de prévention du dopage (AMPD), les syndicats de joueurs et les centres de ressources d’expertise et de performance sportive (CREPS) pour former des éducateurs qui recevront un agrément. Leur rôle sera de délivrer un message parfaitement clair aux sportifs.

Il faut notamment améliorer les connaissances juridiques et la connaissance du code antidopage. Les sportifs ne savent pas toujours qu’ils peuvent être sanctionnés pour des erreurs faites de bonne foi.

Quels enseignements peut-on tirer de la spectaculaire affaire de dopage institutionnalisé en Russie ? Peut-on espérer des Jeux olympiques propres ?

Concernant les Jeux olympiques, il y a tellement d’acteurs impliqués dans la lutte contre le dopage qu’il est difficile d’échapper aux tests. Un sportif peut être contrôlé par sa fédération, par le Comité international olympique, par son agence nationale. Si un de ces acteurs fait défaut, les autres prennent le relais.

Pour l’affaire russe, il s’agit d’un cas ultime de dopage, mais il faut bien garder en tête que s’il y a un recours à une fraude aussi massive, c’est que l’on cherche à couvrir des cas de dopage évidents. Cette histoire a eu l’avantage de faire avancer les choses en ce qui concerne l’évaluation des standards antidopage des agences signataires des conventions internationales. Il y a eu une structuration des procédures de surveillance des organisations antidopage et des sanctions à prendre en cas de non-respect des engagements.

(1) A. Marchand et al, Drug Testing and Analysis, mai 2021. doi.org/10.1002/dta.3059

Propos recueillis par Damien Coulomb

Source : Le Quotidien du médecin