Explications simplistes et arrière-pensées

Les neurosciences du mensonge

Publié le 13/12/2018
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Crédit photo : PHANIE

À l'instar du site du quotidien suisse Le Temps, qui titrait « La spirale du mensonge expliquée par les neurosciences », les médias ont largement rapporté de façon sensationnelle l’étude réalisée en 2016 par une équipe de l’University College de Londres. Celle-ci a conçu un protocole stratégique d’incitation au mensonge où 80 volontaires se voient subrepticement incités, sous certaines conditions, à mentir toujours plus à un partenaire. Il ressort de leurs travaux, parus dans la revue Nature Neuroscience, qu’une dérégulation de l’amygdale expliquerait ces emballements mensongers, par un phénomène de désensibilisation progressif aux émotions (1). Autrement dit : le premier mensonge coûte le plus, et preuve est faite qu’une spirale biologique infernale s’ensuit – on pensera, plus littérairement, à L’Adversaire d’Emmanuel Carrère. Le design de l’étude, ses conclusions assertives, tout comme l’accueil inconditionnel de sa version popularisée sont représentatifs des raccourcis abusifs qui fondent l’autorité dont l’imagerie cérébrale se trouve aujourd’hui parée, tant dans le grand public que dans la communauté scientifique. Le risque est grand de passer du mensonge vu par les neurosciences aux neurosciences du mensonge, voire au mensonge neuroscientifique tout court.

Un scepticisme salvateur

On trouvera dans Neuroscepticisme, l’ouvrage salutaire du philosophe Denis Forest, les réponses à ces dérives symptomatiques d’un infléchissement contemporain donnant aux images du cerveau, quelles qu’elles soient, le statut de preuves, notamment dans les cours d’assises (2). « Il y a bien un embarras au sujet de l’usage judiciaire des ‘‘preuves’’ issues de la neuro-imagerie. Il est lié à la difficulté de déterminer le contenu des images, et à la rationalité limitée des agents, usagers des images. [] Il semble difficile de ne pas reconnaître le caractère raisonnable du neuroscepticisme dans des contextes de cette nature » (3). Une saine réflexion à laquelle les psychiatres éclairés ne pourront que souscrire et généraliser à la fascination que peut engendrer aujourd’hui toute imagerie fonctionnelle du cerveau.

 

Il y a bien un embarras au sujet de l’usage judiciaire des « preuves » issues de la neuro-imagerie

Professeur de psychiatrie, psychanalyste (Paris)

(1) Garrett N et al. The brain adapts to dishonesty. Nat Neurosci. 2016 Dec;19(12):1727-1732

(2) Forest (D.). Neuroscepticisme. Les sciences du cerveau sous le scalpel de l’épistémologue. Ithaque, 2014

(3) P. 73

Pr Yves Sarfati
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Source : Bilan Spécialiste