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Dossier

Regards croisés

Un médecin et une patiente partagent leur vision de l’accès aux soins

Par Léo Juanole et Aude Frapin - Publié le 30/01/2023
Un médecin et une patiente partagent leur vision de l’accès aux soins


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Lui est médecin généraliste à Villeneuve-d’Ascq (Nord), elle est responsable de l’antenne Loir-et-Cher de l’Association de citoyens contre les déserts médicaux (ACCDM). Tous deux ont un point commun : celui d’être confronté chaque jour aux problématiques d’accès aux soins… Elle, en tant que patiente souffrant d’une invalidité de catégorie 1 et d’une affection longue durée (ALD), lui en tant que professionnel de santé témoin des fragilités de notre système de soins. Regards croisés entre Valérie Magnin, chargée de clientèle en banque, et le Dr Jonathan Favre.

Valérie Magnin, quelles sont les réalités auxquelles sont confrontés les patients dans leur recherche d’une consultation ?

Valérie Magnin : Il n’y a plus de médecins, alors tout se complique ! J’habite le Loir-et-Cher depuis une quinzaine d’années. J’avais trouvé, à l’époque, un jeune médecin qui venait de s’installer, alors je pensais être tranquille. Depuis huit ans, je souffre de fibromyalgie, maladie qui nécessite un suivi par un médecin traitant. Le mien étant parti en 2020, je n’en ai pas retrouvé. Ma pathologie impose un suivi régulier, mais je ne l’ai que coup par coup. J’ai réussi à faire renouveler mon affection longue durée avant que ma spécialiste s’en aille, elle aussi. Mon sujet de début d’année est le renouvellement de mon invalidité catégorie 1. La demande doit être réalisée avant août, remplie par un médecin… que je n’ai pas ! Je ne sais vraiment pas comment faire : j’ai envoyé deux lettres à la médiatrice de la Cpam, qui m’a proposé une consultation à plus de 50 kilomètres de chez moi. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas d’autre solution. La médecine du travail est également surchargée et le médecin a au moins 70 ans. Depuis trois ans, j’essaye toutes les astuces possibles, mais c’est toujours en urgence. Cette situation me génère du stress…

Le médecin traitant est-il un frein à l’accès aux soins selon vous ?

Valérie Magnin : Non, c’est lui qui organise les soins. Avant que mon généraliste parte, il m’a toujours accompagnée dans ma maladie. Par rapport à ma tranche d’âge, j’ai des contrôles obligatoires à effectuer. Il faisait le relais entre tous les professionnels. Et avait un regard global sur la situation. Aujourd’hui, mon parcours de soins est haché. Quand je fais des dépistages ou des consultations en télécabine, les médecins ne me connaissent pas ! Au mieux, je peux espérer qu’un remplaçant à la maison médicale, à cinq kilomètres, ait des disponibilités. C’est de la médecine nomade, je saute d’un professionnel à un autre…

Dr Favre, en tant que médecin généraliste, ressentez-vous les problèmes d’accès aux soins de la population ?

Dr Jonathan Favre : Même si, à proximité de mon secteur, certains endroits sont médicalement sous-dotés, la ville dans laquelle j’exerce n’est pas considérée comme telle. Malgré cela, je ressens au quotidien les difficultés d’accès aux soins de la population. Quand nous ouvrons nos agendas à la prise de rendez-vous en ligne pour des patients inconnus du cabinet, nos agendas se remplissent très vite. Nous avons par ailleurs régulièrement des demandes de suivi de patients qui ne parviennent pas à trouver un médecin traitant et ce, aussi bien pour des personnes sans motif chronique que pour des personnes en affection longue durée.

J’ai accepté, cet été, une cinquantaine de nouveaux patients en tant que médecin traitant car ils en étaient dépourvus. Dans ce cadre-là, j’ai essayé de privilégier des personnes qui ont des affections longue durée ou des pathologies graves et chroniques car il est primordial qu’ils puissent bénéficier de la meilleure prise en charge possible. Mais si je prends des nouveaux patients, je dois aussi veiller à maintenir un accès aux soins facile pour mes 1 985 patients médecins traitants. Je m’arrange par exemple pour avoir des places de rendez-vous d’urgence tous les jours. Mes patients chroniques sont généralement pris dans un délai de deux jours lorsqu’ils veulent me voir. Par ailleurs, l’accès aux médecins spécialistes et aux paramédicaux devient de plus en plus difficile pour les patients. Pour avoir rendez-vous avec un kiné, le délai d’attente est de trois semaines en moyenne. Il est aussi devenu impossible d’avoir un rendez-vous en dermatologie. Nous sommes obligés de passer systématiquement par la télé-expertise pour qu’un dermatologue puisse donner son avis sur photo avant d’avoir éventuellement un rendez-vous en présentiel.

Comment voyez-vous la situation évoluer dans les prochaines années ?

Dr Jonathan Favre : Nous risquons de voir notre file active de patients augmenter significativement. Cela va nécessiter que l’on augmente notre charge de travail ou bien que l’on modifie nos modes de pratiques en optimisant nos rendez-vous. À titre personnel, j’essaie déjà d’espacer de plus en plus les consultations de mes patients quand cela est possible. Au lieu de venir une fois tous les six mois, certains de mes patients viennent une fois par an. Il y a aussi la possibilité d’alterner les consultations en présentiel avec des téléconsultations. Toutefois, pour cela, il est indispensable que les patients soient autonomes, car ce type de suivi est seulement applicable aux patients ayant reçu une certaine éducation thérapeutique.

Comment expliquez-vous ce phénomène de rendez-vous non honorés par les patients ?

Valérie Magnin : C’est une tendance générale : dans mon métier en banque, nous sommes aussi confrontés à ce problème. Les citoyens sont moins respectueux de ces choses-là. Dernièrement, pour avoir accès à un service d’urgence de médecins pour rectifier un papier, j’ai dû prendre rendez-vous sur la plateforme numérique car ils n’étaient pas joignables par téléphone… Je pense que les gens n’annulent pas car il est parfois compliqué de joindre les cabinets. L’existence d’un secrétariat arrange tout le monde.

Dr Jonathan Favre : Les rendez-vous non honorés représentent en moyenne 5 % de mes rendez-vous. Au total, cela revient à deux semaines de travail par an. C’est donc effectivement très problématique. Cela peut être dû au fait que le patient a rencontré un problème technique pour annuler son rendez-vous ou à de la pure négligence. Les raisons qui expliquent ce phénomène sont multiples et complexes. Toujours est-il que cela reste du temps médical perdu et que ce temps n’est bien souvent pas réalloué à la prise en charge d’un autre patient.

Que pensez-vous des mesures de régulation à l’installation des médecins proposées par de plus en plus d’élus locaux et nationaux ?

Valérie Magnin : Nous sommes aujourd’hui dans une pénurie flagrante du fait des décisions prises dans le passé. Pour moi, il est souhaitable d’établir des mesures plus contraignantes car nous ne pouvons pas continuer comme ça ! Je pensais que le problème était local mais en adhérant à l’Association de citoyens contre les déserts médicaux (ACCDM), je me suis rendu compte que, dans chaque département, ce sont les mêmes problématiques ! Il faut écouter les patients qui souffrent du manque de médecins. Dans les zones rurales et sous-tendues, il faudrait une obligation à l’installation. D’autres professions sont régulées, comme les pharmaciens, et ils ne se plaignent pas.

Dr Jonathan Favre : Déjà, il ne faut pas oublier que les médecins généralistes sont les professionnels de santé les mieux répartis du territoire. Des statistiques récentes ont montré qu’ils étaient mieux répartis que les infirmiers ou les kinés. Imposer à un jeune médecin de s’installer dans un endroit plutôt qu’un autre ne résoudra rien. Aujourd’hui, le véritable problème, c’est que les jeunes médecins ne veulent plus s’installer car il y a un manque d’attractivité du métier. Beaucoup d’internes décident de ne plus faire le choix d’exercer en ville et optent, à la place, pour des postes salariés dans des sections hospitalières ou dans des centres de consultations d’urgence. Ces alternatives sont souvent bien plus attractives. Mettre la pression sur ceux qui veulent s’installer en tant que généralistes traitants n’est donc pas une solution pérenne. Cela risque d’accentuer le déficit d’installation et donc les problèmes d’accès aux soins. Ne l’oublions pas, moins de jeunes qui s’installent, c’est moins de médecins pour le suivi des patients chroniques.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Valérie Magnin : Il faut donner envie aux jeunes de s’installer dans certains territoires et arriver à les garder. Mais aussi les former dans les régions concernées. Les Français, en général, privilégient le Sud et les grandes villes… Ainsi, certains départements ne font pas rêver.

Dr Jonathan Favre : Plutôt que d’imposer, il faut inciter. Ce type de mesures aura plus d’effet que les mesures coercitives. Les jeunes doivent avoir envie de s’installer en tant que médecin traitant. Et pour cela, il faut valoriser ce rôle. Non pas le rôle de contrôle comptable du médecin traitant mais son rôle d’expert de la médecine générale. Cela passe par une revalorisation financière du forfait médecin traitant, notamment pour la prise en charge des patients en ALD et, davantage encore, lorsque ces derniers sont pris en charge dans des zones sous-dotées. Il existe déjà des procédures d’exonérations fiscales mais les pousser davantage pourrait inciter les jeunes à s’installer. Aider les généralistes à recruter du personnel administratif et déléguer la gestion administrative de ce recrutement à l’Assurance maladie ou à d’autres systèmes est également une piste prometteuse.

Quelle doit être la place des patients dans le système de santé ?

Dr Jonathan Favre : Il est important que les patients puissent être acteurs de leur santé. Pour cela, il faut développer le plus possible l’éducation thérapeutique des patients. Le but étant d’éviter la dégradation de leur état de santé et d’optimiser leur usage du système de soins. Toutefois, si les médecins peuvent assurer la prévention individuelle auprès de leurs patients, en parallèle, de véritables politiques de santé publique s’imposent. Malheureusement, la prévention n’est pas culturelle en France.

Valérie Magnin : Le médecin traitant comme interlocuteur unique me convenait bien quand j’en avais un ! Je ne l’ai jamais consulté quand je n’en avais pas besoin. Je ne me sens pas assez autonome pour décider de quels rendez-vous et quels soins sont utiles pour moi.

La loi Rist est actuellement débattue au Parlement, proposant notamment plus d’accès directs : infirmiers de pratique avancée, orthophonistes, kinés… Y êtes-vous favorables ?

Dr Jonathan Favre : L’accès direct aux paramédicaux est intéressant s’il y a un retour vers le médecin traitant, mais ce n’est pas à même de résoudre les problèmes d’accès aux soins. Ce système peut effectivement aider des personnes de manière ponctuelle mais pas à grande échelle car, actuellement, cela ne représente pas le gros des actes médicaux des généralistes. En revanche, ils sont aujourd’hui embolisés par les demandes qui ne requièrent pas toujours un avis médical. Je pense notamment aux patients contraints de venir chez le médecin pour un arrêt de travail de moins de trois jours alors qu’ils pourraient s’autodéclarer sur un site dédié, comme cela a pu être fait pour le Covid.

Valérie Magnin : Peut-être que certaines pathologies peuvent être gérées par ces professionnels, mais il faut qu’ils soient formés ! Il faut également veiller à ne pas créer une médecine à deux vitesses, où des patients n’auraient accès qu’à des infirmiers et d’autres qu’à des médecins. Pour le renouvellement d’ordonnance, je ne crois pas qu’un médecin en télécabine ait plus d’interactions avec moi qu’un infirmier en face de moi.

Un mouvement de médecins en colère réclame une consultation à 50 euros. Les comprenez-vous ?

Valérie Magnin : Tout métier, surtout avec une formation longue, mérite un salaire correct. Mais j’ai du mal à comprendre qu’ils demandent 50 euros pour faire la même chose qu’aujourd’hui. En revanche, s’ils s’engagent à amener de nouvelles choses dans le parcours de soins, à gérer les délais d’attente, etc., il doit y avoir une contre­partie. Déléguer les tâches en employant quelqu’un au niveau administratif peut être une solution.

Dr Jonathan Favre : Cette revendication n’a aucun sens. Porter la consultation à 50 euros ne participera en aucun cas à la revalorisation du rôle du médecin traitant. Au contraire, les médecins auront tout intérêt à réaliser des actes rapides, mono-motifs, avec beaucoup de consultations d’urgence. Cela risque même de réduire le nombre d’actes réalisés par les médecins. Par ailleurs, ce n’est pas ce qui permettra de favoriser l’installation des jeunes et, in fine, d’améliorer le fonctionnement du système de santé.

Le rapport du médecin au patient a-t-il évolué ?

Valérie Magnin : Il n’y a plus de médecin de famille… Je l’ai connu, celui qui ne comptait pas ses heures ! Aujourd’hui, c’est différent, à tel point que le médecin a un détachement vis-à-vis du patient. Il traite un dossier, pas un patient. En retour, il y a beaucoup moins de reconnaissance et les usagers consomment le soin. Le médecin n’est plus un référent dans la société.

Dr Jonathan Favre : Personnellement, j’ai l’impression que les gens ont toujours autant confiance en leur médecin traitant, notamment ceux qui ont besoin d’un suivi régulier. Lorsque l’on regarde les statistiques, on remarque que les taux de confiance n’ont pas beaucoup baissé.

Le numérique a-t-il changé la relation médecin-patient ?

Valérie Magnin : Le numérique est partout. Pourquoi serait-il absent de la santé ? Aujourd’hui, pour certaines tâches, comme la prise de rendez-vous, c’est une évolution normale de la société. Alors est-ce que ça a changé le rapport au médecin ? Pas sûr, ce sont des évolutions logiques, il faut bien qu’eux aussi suivent le mouvement !

Dr Jonathan Favre : Avec le développement des téléconsultations pendant la crise Covid, le numérique m’a, d’une certaine manière, rapproché de mes patients. J’ai pu continuer à les prendre en charge par visio ou téléphone et cela a permis de maintenir le lien. J’utilise très régulièrement la téléconsultation et son usage permet aux patients d’avoir plus facilement et rapidement accès à un médecin. Et ce, dans un contexte qui leur va mieux.

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