LE QUOTIDIEN : Pourquoi s’intéresser au sexe et au genre en santé ?
ANNE-SOPHIE GRENOUILLEAU : Ce rapport dresse un état des lieux de l’influence du sexe et du genre en santé : son ampleur, mais aussi les publics concernés. Les différences entre les sexes restent peu documentées et souvent ignorées. Cette méconnaissance peut conduire à des biais en induisant des comportements ou des attitudes liés au genre qui dépendent de normes sociales, elles-mêmes fruit de stéréotypes.
Toutes les catégories de population sont potentiellement concernées : les femmes, mais aussi les hommes, les personnes intersexes ou trans. Toutes ces catégories présentent des vulnérabilités ou des problèmes de santé particuliers.
Comment ces biais liés au sexe et au genre se traduisent-ils en pratique ?
Il est d’abord important de noter que ces biais sont autant du côté des patients que des professionnels de santé. Côté patients, les symptômes peuvent différer selon le sexe et leur description orientée selon le genre. Le patient peut aussi réagir différemment face à un médecin homme ou un médecin femme. Côté professionnels de santé, il peut y avoir une interprétation différente de la parole ou des symptômes d’un homme et d’une femme.
Des études montrent aussi que la pratique dépend du sexe et du genre, avec des raisonnements diagnostiques et des thérapeutiques souvent genrées. Les médecins femmes peuvent avoir tendance à essayer de coller à un idéal féminin, de correspondre à l’image que l’on se fait d’une femme médecin, en essayant notamment d’être plus chaleureuses.
Deux exemples, la dépression et l’infarctus du myocarde, illustrent bien l’influence du genre. Dans le premier cas, les femmes vont plus facilement consulter quand elles ressentent un mal-être. Et les professionnels vont également plus souvent penser à une dépression chez une femme et moins bien reconnaître les signes d’une dépression chez un homme. Ces biais peuvent conduire à un sous-diagnostic chez les hommes et à un surdiagnostic chez les femmes. Ainsi, la littérature basée uniquement sur la consommation de soins est critiquable. Dire qu’il y a deux fois plus de femmes traitées pour dépression que les hommes n’est pas exactement la même chose que dire qu’il y a deux fois plus de dépression chez les femmes.
Dans le cas de l’infarctus du myocarde, face à une femme avec une douleur dans la poitrine, le soignant va avoir tendance à l’attribuer à une crise d’angoisse. Face à un homme, il envisagera plus tôt un infarctus du myocarde. Il y a un vrai risque de retard de diagnostic chez les femmes.
Ces biais se retrouvent avec l’ostéoporose, parfois réduite à une « maladie de femmes », avec le VIH, encore considéré par certains comme une « maladie d’hommes », mais aussi dans le sous-diagnostic de l’autisme chez les jeunes filles ou encore la meilleure reconnaissance du handicap chez les hommes. Les idées reçues peuvent se retrouver tout au long de la chaîne, depuis la recherche clinique jusqu’à la prescription.
Où en est-on de la prise de conscience ?
On est en deçà de ce qu’on pourrait espérer, mais les soignants ne sont pas plus en retard que le reste de la population ou des institutions. En effet, on observe globalement une sous-estimation, voire une méconnaissance de l’influence du sexe comme du genre de la part des politiques et des institutions, y compris de la Haute Autorité de santé (HAS), mais aussi de la part des acteurs de terrain et des patients.
Les études s’y intéressent peu, tout comme les recommandations de bonnes pratiques ou les politiques publiques. La formation en tient encore très peu compte et n’incite pas à la prise de conscience. C'est tout l'enjeu de nos recommandations.
Des pistes sont envisagées par la Conférence des doyens qui réfléchit à l’intégration des sciences humaines et sociales. Mais il faut également que cette approche infuse dans les enseignements de spécialités pour une appropriation des bons réflexes et des bons outils diagnostiques pour éviter les biais. Une difficulté actuelle vient sans doute de l’apprentissage au chevet du malade auprès d'une génération non sensibilisée à ces questions.
Comment intégrer ces questions dans la pratique ?
Il faut être lucide, on n’arrivera jamais à s’extraire complètement des normes sociales. Quel que soit le sujet, le simple fait de se poser la question est utile : y a-t-il lieu de prendre en compte le sexe ou le genre, n'a-t-on pas introduit un biais, s'appuie-t-on sur des connaissances et non sur des a priori ? Ces questionnements sont déjà une mise en alerte. A contrario, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse et tout envisager à travers les spécificités.
Article précédent
Des outils existants encore trop peu déployés
Des outils existants encore trop peu déployés
« Il existe une sous-estimation du sexe et du genre en santé »
Santé mentale des jeunes : du mieux pour le repérage mais de nouveaux facteurs de risque
Autisme : la musique serait neuroprotectrice chez les prématurés
Apnée du sommeil de l’enfant : faut-il réélargir les indications de l’adénotonsillectomie ?
Endométriose : le ministère de la Santé annonce une extension de l’Endotest et un projet pilote pour la prévention