Carine Milcent, chercheuse au CNRS et économiste de la santé

« Difficile de revenir en arrière et de produire des médicaments comme en Chine et en Inde »

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Publié le 05/06/2020
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Pour lutter contre la pénurie de médicaments, Carine Milcent plaide en faveur d'une stratégie sanitaire commune au sein de l'Union européenne. La chercheuse au CNRS 
juge en revanche que la relocalisation d'une partie de la production ou la création d'un pôle public sont des solutions trop complexes.

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LE QUOTIDIEN : Le Covid-19 a révélé une dépendance sanitaire de la France au niveau des médicaments. Comment est-on arrivé là ?

CARINE MILCENT : La politique de régulation des dépenses de santé a pesé au fil des années sur les médicaments. Ce phénomène a conduit petit à petit des firmes pharmaceutiques à délocaliser leur production dans des pays tiers à faible coût de main-d’œuvre et aux normes environnementales moins exigeantes. La Chine par exemple s'est spécialisée dans la production des principes actifs. La désindustrialisation de la France s'est faite alors progressivement. Mais personne ne s'en inquiétait réellement car cela ne concernait que les médicaments plutôt faciles à produire et à s'approvisionner. Entre 2000 et 2018, les ruptures de stocks et tensions d'approvisionnement des médicaments peu coûteux se sont multipliées par vingt. Il y a eu des alertes de professionnels de santé, des rapports et des décisions politiques. En 2016, la loi santé a imposé aux laboratoires de prévoir des plans de gestion des pénuries de médicaments. Mais c'est la pandémie du Covid-19 qui a vraiment opéré une prise de conscience de notre dépendance sanitaire.

Des parlementaires réclament la relocalisation d'une partie de la production des principes actifs. Qu'en pensez-vous ?

Cela me paraît compliqué. La relocalisation va provoquer un surcoût lié aux nombreuses exigences normatives qui vont avec une implantation d'usine. À cela s'ajoute le coût social. Mécaniquement, cela va augmenter les prix des médicaments voire des génériques. Les laboratoires ont expliqué que s'ils produisaient en Europe à un coût supérieur, cet argent dépensé ne serait pas utilisé pour la recherche et le développement. Ça me semble difficile de revenir en arrière et de produire des médicaments comme en Chine et en Inde. Pour l'Europe, ce serait plus intéressant d'avoir des usines plus innovantes dans la production, en impliquant par exemple l’intelligence artificielle.

Pour retrouver l’indépendance sanitaire, la création d’un pôle public de médicaments est-elle pertinente ?

Je comprends l’idée. Mais cela va demander un investissement financier important. Est-ce que l’État – c’est-à-dire nous tous, les contribuables –, est prêt à financer ce pôle public ? Il faut également se demander si cette solution est compatible avec le droit de l'Union européenne pour des activités soumises à la concurrence. Pour des questions de concurrence déloyale, cet établissement risque de ne pas pouvoir vendre en dehors des frontières donc il risque de ne pas être rentable. Dans cette situation, je pense qu'il ne faut pas avoir une vision trop nationaliste, même si chaque État a sa propre politique en matière de santé.

La députée européenne Nathalie Colin-Oesterlé propose de créer des établissements pharmaceutiques européens à but non lucratif. Est-ce une bonne idée ?

Cette idée est révolutionnaire. Mais est-ce qu’elle est conforme à la Constitution européenne ? En tout cas, elle mérite de soulever la question de ce qu’est un bien public commun à l’ensemble des pays membres de l’Union européenne. Jusqu’à présent, la santé est un bien public de chacun des États. Avec cette solution, l’Europe considérerait qu’il existe un bien commun, c’est-à-dire un certain nombre de médicaments d’intérêt sanitaire et stratégique produits par ces établissements pharmaceutiques européens, qui ne rentre pas dans le dogme du marché et qui doit être régulé autrement. Si cette idée voit le jour, elle serait un point d’union particulièrement marqueur pour la suite, pour aller vers une Europe souveraine des médicaments.

Propos recueillis par Loan Tranthimy

Source : Le Quotidien du médecin