Les internes peuvent choisir de changer de spécialité durant les deux premières années de leur cursus. Comment s’exerce ce droit et qu’est-ce qu’il dit du système de formation des médecins ? « Le Quotidien » se penche sur ces questions, nouveaux chiffres à l’appui.
Tout le monde peut se tromper. C’est la logique qui préside au droit au remords, cette possibilité donnée aux médecins en formation de changer de voie durant les quatre premiers semestres de l’internat. Une opportunité qui a le mérite d’introduire une souplesse bienvenue dans des parcours professionnels qui seraient, sans cela, beaucoup trop rigides pour certains profils. Mais pour les internes concernés, il n’est pas toujours facile de revenir sur un choix de spécialité qui a souvent été le fruit d’un long et douloureux processus de réflexion.
« Le droit au remords classique doit s’exercer avant la fin du quatrième semestre de l’internat, il doit être effectué au sein de la subdivision de l’interne, et il faut que son rang de classement soit au moins égal à celui du dernier candidat qui a choisi la spécialité vers laquelle il s’oriente », rappelle Mélanie Debarreix, présidente de l’Intersyndicale nationale des internes (Isni). Qui ajoute qu’il s’agit d’un fusil à un coup : on ne peut exercer son droit au remords qu’une fois. Il existe également un droit au remords dit « élargi », précise la représentante des internes, qui est plus rare et que les agences régionales de santé (ARS) ouvrent si un poste se libère et qu’un besoin se fait sentir. « C’est une procédure qui manque un peu de lisibilité, les ARS nous répètent qu’il ne s’agit pas d’un droit, mais on a un peu l’impression que les règles dépendent de l’endroit où l’on se trouve », regrette-t-elle.
Forcément, le droit au remords touche certaines spécialités davantage que d’autres. « Nous sommes l’une des spécialités où les internes font le plus de droit au remords, constate le Pr Xavier Deffieux, coordonnateur du DES de gynécologie-obstétrique à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Beaucoup d’internes, au cours de l’externat, n’ont pas eu l’occasion de passer dans des spécialités exposées au mode de vie qui est le nôtre et s’aperçoivent que la pratique d’une activité à gardes n’est pas faite pour eux. » Une analyse que confirme Mélanie Debarreix. « Le droit au remords est quelque chose d’essentiel, nous n’avons pas le temps de passer dans les 44 spécialités durant l’externat et il est normal qu’on puisse méconnaître la réalité de celle qu’on a choisie », avance la présidente de l’Isni.
Retenir les internes qui souhaitent faire un droit au remords n’est jamais une bonne idée
Pr Xavier Deffieux, coordonnateur du DES de gynécologie-obstétrique à l’AP-HP
Une pratique bien acceptée
De manière générale, le droit au remords semble être une pratique bien acceptée. « Ce n’est jamais une bonne idée de retenir les internes qui souhaitent faire un droit au remords, on les laisse toujours partir, explique Xavier Deffieux. C’est même peut-être mieux qu’ils laissent leur place pour permettre à d’autres personnes, plus motivées par les gardes, de venir. » Là aussi, les étudiants sont d’accord, mais Mélanie Debarreix introduit une nuance. « Beaucoup de structures vont être facilitantes, mais on peut avoir des individus qui voient comme une trahison le fait qu’un interne choisisse de quitter leur magnifique spécialité, regrette-t-elle. Il peut y avoir dans ces cas des formes de pression exercées sur les internes. »
Les coordonnateurs peuvent également être plus ou moins arrangeants dans les spécialités dans lesquelles les internes arrivent. « Au départ, j’avais tendance à vouloir être sympa, et par exemple à valider un semestre d’un interne qui viendrait de gynécologie médicale, mais en faisant de la sorte, on s’est rendu compte que certains n’étaient pas vraiment passés par les mêmes choses, ce qui instaurait un décalage, détaille Xavier Deffieux. Donc désormais, on ne valide les semestres passés dans l’autre spécialité que si on est sûrs qu’ils ont eu une exposition à la gynécologie-obstétrique. » Un interne de gynécologie médicale qui a fait son premier stage en gynécologie-obstétrique a donc toutes les chances de ne pas perdre ce semestre, mais un autre qui aura fait de la gynécologie médicale dans un centre de cancérologie ne sera pas validé, poursuit l’obstétricien. « Il aura perdu du temps, mais il sera au bon niveau », résume Xavier Deffieux.
Ne pas s’y prendre au dernier moment
Pour que le droit au remords se passe au mieux, quels conseils peut-on adresser aux internes ? « L’erreur à ne pas commettre, c’est d’attendre le dernier moment, pointe Mélanie Debarreix. Certes, on a quatre semestres pour le faire, mais il vaut mieux anticiper. » De cette façon, l’interne pourra par exemple faire un stage « hors liste », ce qui permet de tester la spécialité envisagée. Si l’interne poursuit dans sa volonté de changement, le stage en question pourra être validé, et si ce n’est pas le cas, ce n’est pas grave, il s’agit en général d’expériences intéressantes, estime la représentante syndicale.
Ce droit constitue une protection et un outil de régulation, permettant de concilier choix professionnel et maturité personnelle
Mélanie Debarreix, présidente de l’Isni
Le droit au remords classique est donc vu comme un mécanisme fonctionnant de manière satisfaisante, et s’il y a des améliorations à apporter, c’est plutôt du côté du droit au remords dit « élargi ». « Généralement, on reçoit un mail de l’ARS qui met les postes à disposition, c’est une question de rapidité, observe Mélanie Debarreix. Et parfois, alors qu’on sait qu’un poste va se libérer, le mail n’arrive pas, c’est à la discrétion de l’ARS. » Voilà qui génère parfois de la frustration du côté des internes. « Les règles ne sont pas les mêmes d’une subdivision à une autre, et une harmonisation serait considérée comme bienvenue car les internes sont toujours en demande d’équité », pointe Xavier Deffieux.
Reste une question : le droit au remords, vu de manière si unanime de façon positive, n’est-il pas mal nommé ? « C’est vrai qu’il faudrait trouver une expression plus neutre, c’est un processus très bénéfique qui reconnaît qu’un étudiant en médecine n’a pas les moyens d’être sûr à 100 % de son choix », estime Xavier Deffieux. « L’expression “droit au remords” peut sembler porter une connotation négative, abonde Mélanie Debarreix. Pourtant, loin d’être un signe de faiblesse, ce droit constitue une protection et un outil de régulation, permettant de concilier choix professionnel et maturité personnelle. » Il n’y a plus qu’à organiser un concours pour trouver une meilleure dénomination.