IL Y EUT d’abord le temps des combats pour l’indépendance du médecin du travail lors du débat parlementaire sur la nouvelle réforme. Les médecins craignaient pour leur autonomie, les syndicats dénonçaient la mainmise des entreprises : la présidence du conseil d’administration des services de santé au travail est revenue in fine aux représentants des employeurs, la trésorerie à ceux des salariés. Le climat s’est apaisé, à la veille de l’entrée en application de la réforme le 1er juillet, mais l’orage a laissé la place à une belle navigation à vue.
Le médecin du travail va-t-il devenir un « manager » dans les services interentreprises ? Qu’y a-t-il derrière la fonction « d’animation et de coordination » de l’équipe pluridisciplinaire, qui échoie au médecin ? La question, récurrente, était au cœur des discussions du 32e congrès national de médecine et santé au travail à Clermont-Ferrand, mi-juin. La majorité des professionnels concernés ont dénoncé sans ambages les imprécisions de la loi de juillet, que les décrets de janvier n’ont guère éclaircie.
Flou juridique.
Le texte précise que « les missions des services de santé au travail sont assurées par une équipe pluridisciplinaire de santé au travail, comprenant des médecins du travail, des intervenants en prévention des risques professionnels (IPRP) et des infirmiers. (...) Les médecins du travail animent et coordonnent l’équipe pluridisciplinaire ». Mais « les termes de la loi sont flous, on ne sait pas précisément combien d’équipes sont prévues ni qui manage quoi », souligne le Pr Jean-Marc Soulat, responsable du service des maladies professionnelles au CHU de Toulouse. « Il n’y a aucune précision sur le sens à donner à ce nouveau rôle d’animateur d’une équipe très hétérogène », s’emporte Jean-Michel Lattes, juriste à l’université Toulouse 1 Capitole.
Selon cet homme de loi, le rôle d’organisateur du médecin du travail n’est pas garanti. Il en veut pour preuve le fait que le praticien rend un simple avis, non un accord, lors du recrutement des infirmiers. Ses prérogatives à l’égard des autres membres de l’équipe ne sont pas clarifiées et les textes ne lui accordent pas la possibilité de déclencher une nouvelle action en milieu de travail. « Le fait de fondre le médecin du travail dans la formulation large de l’équipe disciplinaire conduit à banaliser sa fonction en niant, de fait, son autorité managériale sur le reste du groupe » analyse Jean-Michel Lattes.
Derrière cette organisation, c’est aussi l’autonomie du médecin vis-à-vis du directeur du service de santé au travail qui est en jeu. « L’employeur, également responsable de l’organisation du service, donnera plus ou moins de pouvoir aux médecins : il y a aura des variations selon les entreprises » prédit-il.
Une délégation de tâches plus ou moins bien vécue.
Une chose est sûre : le médecin du travail, qui était depuis la création de la discipline en 1946 le seul expert en charge de la visite médicale annuelle, devrait changer de métier. Pour certains, il va troquer sa blouse blanche contre les tableaux « Excel » d’un manager et d’un planificateur. « Ça va être difficile de passer d’une position d’expert, qui sait faire, à celle de manager, qui FAIT faire » prévient Éric Albert, psychiatre et dirigeant du cabinet de stratégie managériale IFAS. « C’est abandonner ce qu’on sait faire, ses connaissances, pour avoir, pour seul outil, soi-même », poursuit-il. Et d’égrener les compétences liées à ces missions : savoir se remettre en cause, être diplomate, gérer son image, « accepter que les professionnels paramédicaux soient meilleurs que vous qui devez pourtant exiger de tout comprendre ».
Les tensions pourraient se concentrer sur les fameux entretiens infirmiers, introduits par la loi pour remédier à la pénurie des médecins du travail - ils pourraient être 2 300 en 2030 contre 6 500 aujourd’hui. Les infirmières peuvent désormais réaliser le suivi du salarié sans en évaluer l’aptitude. En contrepartie, pour les salariés non exposés, le médecin du travail n’est plus astreint à un examen tous les 2 ans.
Les infirmières y voient « une bonne initiative officialisant une tradition de collaboration », selon Anne Barier, présidente du groupement des infirmières du travail (GIT), qui attend néanmoins des précisions sur les modalités de l’entretien et de la formation. Le Dr Dominique Gabrillargues, médecin du travail au CHU de Clermont-Ferrand et présidente du congrès, fait de nécessité vertu. « Nous sommes 6 500 [médecins] et on ne peut pas assurer des visites annuelles : nous nous concentrerons sur les visites de reprises, après arrêt de travail ou accident de travail. Nous suivrons les gens particulièrement exposés et nous aurons plus de temps pour mener des actions sur le terrain », explique-t-elle, désacralisant la visite annuelle.
La nouveauté n’est pas du goût de tous. Sur le terrain, les médecins interrogés oscillent entre indifférence, fatalisme, et parfois colère car certaines évolutions ne vont pas de soi. « Je ne veux pas qu’on me "pique" mon métier, confie une médecin du travail en province. Je suis très attachée à la visite médicale ». Sa collègue renchérit. « J’ai une infirmière qui a suivi le diplôme interuniversitaire de santé au travail. Elle ne va pas assez loin dans son questionnaire ».
Dernière inquiétude, et pas la moindre : beaucoup de médecins redoutent que l’équipe pluridisciplinaire reste une coquille vide si les employeurs rechignent sur les moyens.
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