LES SERVICES de santé au travail dans lesquelles exercent 7 500 médecins constituent aujourd’hui l’un des tout premiers réseaux en matière de prévention. En service autonome ou interentreprises, ces médecins suivent entre 1 600 et plus de 5 000 salariés chacun alors que la population active recensée par l’INSEE dépasse désormais 28 millions de personnes. Trop peu nombreux, les médecins du travail redoublent d’importance au moment où de nouveaux risques apparaissent. Cadence élevée, travail de nuit, à la chaîne, délais stricts à respecter, exposition aux risques chimiques et biologiques et enfin violence menacent certaines catégories de salariés notamment parmi les moins qualifiés. Pour l’heure, la composante santé au travail est proche de zéro dans la formation des DRH et les médecins restent les seuls sur le terrain à pouvoir alerter et permettre d’adapter le travail à l’homme et non l’inverse.
Problème : la moyenne d’âge des médecins du travail est de 56 ans et près d’un quart d’entre eux partiront à la retraite d’ici à 5 ans. Spécialité injustement reléguée au dernier rang des choix préférentiels des étudiants à l’issue des épreuves classantes nationales depuis 2004, la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DRESS) redoute qu’ils ne soient plus que 3 200 à l’horizon 2015. Si ce scénario se confirmait, 60 % des effectifs manqueraient à l’appel à partir de 2030. La Cour des comptes qui vient de consacrer un rapport aux services de santé au travail interentreprises sonne l’alerte. Les visites d’embauche dont le nombre explose dépasseraient déjà les 36 millions de déclarations uniques d’embauche enregistrées en 2010 par le centre interservices de santé et de médecine du travail en entreprise (CISME). Dans ce contexte, le recrutement des médecins du travail s’accélère tous azimuts. En dehors des possibilités offertes à l’internat, des formations diplômantes, des concours spéciaux sont organisés désormais chaque année. La réforme de la médecine du travail tant attendue, finalement entrée en application le 1er juillet dernier, offre effectivement de nouvelles possibilités. Les internes en médecine du travail peuvent désormais effectuer leur stage dans un service alors qu’ils n’étaient autorisés qu’à remplacer des médecins généralistes. Les conseils départementaux de l’Ordre des médecins peuvent aussi les autoriser à remplacer un médecin pendant trois mois. La prévention des risques et la surveillance médicale au travail permettent donc d’exercer rapidement des responsabilités au cœur même d’une entreprise comme au service de plusieurs.
Ils témoignent…
• En service autonome. Alain Carré, vice-président de l’association Santé et médecine du travail, médecin du travail chez EDF pendant plus de trente ans et aujourd’hui médecin consultant de suivi post-professionnel au CCAS d’EDF (le Comité d’entreprise du groupe) :
« La santé au travail est au premier plan en santé publique. C’est un métier passionnant où l’on est au cœur des choses. Les gens passent la moitié de leur vie au travail et notre rôle de praticiens y est devenu essentiel. Nous observons de véritables déterminants de la construction de la santé des personnes et les pouvoirs publics veulent souvent minimiser notre action qui est essentielle. Il nous appartient de trouver les parades préventives alors que le système de santé est encore exclusivement articulé autour du soin. Toutes les questions préventives sont encore trop souvent dérangeantes. C’est un travail passionnant pour l’exercice duquel les enseignements restent encore trop rares. Il nous incombe de construire la clinique médicale du travail qui ne s’intéresse pas qu’à des signes symptomatiques, mais présymptomatique. En santé mentale, nous devons par exemple dépister des altérations comme le mal-être qui peut conduire à la dépression, même s’il n’est pas considéré comme un symptôme. En nous intéressant aux personnes dans leurs conditions réelles de travail, nous permettons d’éviter ces signes cliniques. C’est un continent totalement inexploré qui fait tout l’intérêt intellectuel de ce métier pour les années à venir. »
• En interentreprises. Josette Benhaim, centre AMETIF de Saint-Ouen-l’Aumône dans le Val-d’Oise :
« Dans un service interentreprises, nous avons affaire à tout un tas de secteurs différents, allant du boulanger, au peintre, au mécanicien, mais aussi aux plus grandes entreprises de produits chimiques, des ateliers logistiques. Ce que nous voyons couvre réellement tous les risques et c’est particulièrement intéressant, même si cela s’accompagne de beaucoup de responsabilités et de pas mal de questions administratives à gérer en même temps, concernant notamment les aptitudes d’un salarié à un emploi et l’ouverture sur des possibilités de reclassement. Mais sur le terrain, c’est vraiment très agréable de visiter les entreprises, donner des conseils de prévention pour inciter les salariés et les employeurs à faire de la sécurité. C’est vraiment le cœur de notre métier que nous sommes prêts à faire découvrir aux internes trop peu nombreux à nous rejoindre. Aujourd’hui, la pluridisciplinarité de notre travail nous permet d’exercer en lien avec des ergonomes, des allergologues, des assistantes sociales et des techniciens de sécurité qui font pour nous des mesures et des prélèvements chimiques dans les sociétés. Ne pas exercer au sein même d’une entreprise nous permet de jouir d’une immense liberté à laquelle nous sommes très attachés. Nous ne sommes pas payés par la direction de la structure dont nous explorons l’organisation et les méthodes de travail. Cela change tout puisque nous ne rentrons pas dans un moule, ce qui ne laisse beaucoup plus de latitude dans notre exercice. »
• Dans le secteur public. Claude Delavière, médecin de prévention du ministère de l’Économie et des Finances, de l’Université de Technologie de Compiègne et du CNRS, médecin principal (CR) du Service de Santé des Armées :
« Le statut et le salaire dépendent du ministère auquel le médecin appartient et les différences peuvent aller du simple au double. Le ministère de l’Économie et des Finances, qui s’est penché en premier sur la rémunération de ses médecins, offre des postes très attractifs. Exerçant en Picardie, je cumule trois postes, car notre temps de travail dépend du nombre de salariés à prendre en charge. J’aime cette mobilité et les expériences nouvelles que notre exercice de prévention permet. C’est très enrichissant et par voie de convention, je suis aussi amené à suivre des personnels du ministère de la Culture. Notre mission devient peu à peu interministérielle et il est question désormais de créer des plates-formes où seront regroupés plusieurs médecins de prévention comme dans les services interentreprises privés. Parallèlement, j’ai signé un engagement à servir dans la réserve et exerce à la base aérienne de Creil, car je suis aussi compétent en médecine aéronautique. Les médecins de prévention ont aussi leur place dans les centres médicaux avancés ou dans les hôpitaux militaires depuis que les jeunes médecins ne sont plus soumis au service militaire. Les pilotes qui sont chargés de la surveillance aérienne de Paris ou qui font du renseignement ont besoin d’un suivi très particulier. Les troubles musculo-squelettiques liés aux phases de décollage et d’atterrissage sur rafale ou mirage 2000 imposent, par exemple, que la carrière d’un pilote ne dépasse pas 10 ans et il nous revient de déceler le plus tôt possible les problèmes qui peuvent se poser. »
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